Abdelkarim Harouni,en 2004 je l’ai défendu et je ne le regrette pas

C’était en janvier 2004.

 Abdelkarim Harouni ex Secrétaire général de l’UGTE (syndicat islamiste) et condamné à plus de dix ans de prison était à son cinquantième jour de grève de la faim dans l’indifférence générale.

Abdelkarim Harouni est l’actuel Ministre du Transport (mabrouk pour le poste et bonne chance dans ta mission). En 2004,je l’ai défendu publiquement et je ne le regrette pas. J’ai défendu aussi d’autres dirigeants islamistes alors que rien ne me liait à eux. Si j’évoque AbdelKarim Harouni, c’est uniquement car il est un homme public.

Et car je suis au fond curieux de voir, si demain j’étais victime d’injustice, s’il me défendait?Et si les islamistes que j’ai défendus,qui sont devenus des membres du Gouvernement,me défendraient aussi,si j’étais victime d’injustice?

 Je ne connaissais pas Harouni. Je m’en foutais qu’il soit islamiste ou de Gauche. C’est un Tunisien et il devait être secouru.

 Le 7 janvier 2004,Il était à son 50 ème jour de grève de la faim dans l’indifférence générale. J’avais écris un article sous forme d’appel pour faire une action pour Houni paru à Tunisnews (la liste politique la plus lue en Tunisie) :

 Lettre ouverte à des amis islamistes, de gauche, et d’autres qui se reconnaîtront » qui avait suscité des échos favorables d’amis politiques que je connaissais. (Cliquez ICI pour lire l’article)

 En 2004, je voyais souvent Abdelwahab Hani (avant de vivre avec lui des divergences en fin 2004 et de se séparer). Et nous avons convenu de lancer un appel en ligne afin de recueillir des signatures en faveur d’AbdelKarim Harouni. Toute la difficulté était de convaincre des politiques de gauche de signer notre appel car il y avait le risque de ne receuillir que quelques signatures et devenir ridicules. Nous étions en 2004, le régime de Ben Ali était assez fort et applaudi par la majorité des Tunisiens. Les politiques de gauche étaient aussi réticents à soutenir des prisonniers politiques islamistes.

Le 7 Janvier 2004, Abdelwahab Hani et moi-même avions lancé notre appel à Tunisnews. Le premier jour, nous avons essuyé une vraie déception car seulement quelques personnes ont accepté de signer notre appel.

Les initiateurs de l’appel :

 M. Hani Abdelwahab

 M. Ben Abdallah Sami

Premiers signataires :

 Lejmi Ridha étudiant (France)

 Hani Abdelwahab militant des droits de l’homme, chercheur (France)

 Ben Abdallah Sami Chercheur (France)

 Hammami Lotfi Etudiant syndicaliste (France)

 Hechmi Riadh Cadre (France)

 Source: http://www.tunisnews.net/8janvier04.htm

Je me rappelle que nous avons dû passer  une nuit blanche à se contacter au téléphone afin de s’accorder sur le texte de l’’appel. Il fallait choisir des formulations susceptibles de recueillir l’accord de la majorité. Nejib Baccouchi et Lotfi Hammami deux anciens Leaders estudiantins de gauche et qui étaient en France nous étaient d’une grande utilité. Ils ont pu convaincre plusieurs politiques de Gauche de signer notre appel. A Tunis, c’était le juge rebelle Mokthar Yahyaoui qui nous soutenait. Outre Tunisnews, nous avons pu contacter des dizaines de personnes grâce à la liste Tunisia Observer qui était animée par Morsel Kessibi qui était exilé en Allemagne.

 En 3 jours, nous avons réussi à recueillir les signatures de plus de 300 personnes dont des universitaires en France. (Cliquez ici pour lire l’appel final. http://oumma.com/Appel-pour-sauver-la-vie-d-un)

Le 9 juin 2004, le pouvoir avait fini par réagir et publier un démenti :

Détenu tunisien en danger de mort : démenti des autorités

 TUNIS, 9 jan (AFP) – Les autorités tunisiennes ont démenti qu’un détenu en grève de la faim depuis 53 jours, Karim Harouni, soit actuellement en danger de mort par manque de soins, affirmant qu’il n’avait « jamais été maltraité », dans une déclaration à l’AFP vendredi à Tunis.

 L’Association internationale pour le soutien des prisonniers politiques (AISPP, interdite en Tunisie), avait lancé jeudi un « appel urgent » pour sauver ce prisonnier, entré en grève de la faim le 18 novembre 2003, pour réclamer sa libération, ou à défaut obtenir l’amélioration de ses conditions de détention.

  »La situation est dramatique pour Karim Harouni qui se trouve dans l’isolement total avec privation de communication et contact humain avec ses co-détenus de droit commun et qui est, du fait de son jeûne, dans un état de déshydratation avancée », avait précisé à l’AFP un dirigeant de l’AISPP.

  »Il ne peut plus se déplacer et l’administration pénitentiaire a refusé son hospitalisation malgré les recommandations du médecin de la prison de Sfax » (centre), avait-il ajouté.

 De source officielle à Tunis, on affirme que Karim Harouni, 43 ans, est un « membre dirigeant de l’organisation terroriste Ennahda, qui a été condamné le 28 août 1992 à la prison à perpétuité pour organisation d’un attentat destiné à changer la forme du gouvernement par la violence ».

 Sa peine a été ensuite ramenée à 30 ans de prison en novembre 2002.

  »M. Harouni bénéficie des droits garantis aux détenus : soins médicaux appropriés lorsque nécessaires, droit de visite de sa famille, envoi et réception de courriers », ajoute-t-on de même source.

  »Il n’a jamais subi de mauvais traitements et son état de santé a toujours été normal, y compris durant toute la période de la présumée grève de la faim où il était suivi par les services médicaux pénitentiaires », précise la même source officielle, affirmant que « l’intéressé a annoncé le 7 janvier la fin de sa présumée grève de la faim ».

 L’AISPP – fondée en 2002 par des avocats et défenseurs des droits de l’Homme -, est, pour sa part, qualifiée officiellement à Tunis, de « formation écran de l’extrémisme intégriste connue pour ses activités de propagande et de désinformation, ainsi que pour son soutien aux groupuscules intégristes prônant la haine et la violence ».

 Les autorités tunisiennes dénient le statut de prisonniers d’opinion aux détenus islamistes dont le nombre est estimé à un peu moins d’un millier par Amnesty international.

 La plupart ont été condamnés dans les procès intentés au début des années 1990 aux dirigeants du mouvement islamiste Ennhada, aujourd’hui démantelé.

 Source: http://www.tunisnews.net/10janvier04.htm

La liste de ceux qui ont signé notre Appel-Pétition était impressionnante. Toute la gauche y était tout comme de prestigieux universitaires français que j’ai réussi à convaincre de signer (cliquez ICI pour lire la liste des signataires). Et Karim Harouni a suspendu sa grève de la faim après que sa situation s’est un peu améliorée.

Je me rappelle avoir passé 3 jours sans dormir. J’ai eu une facture téléphonique de 600€ que j’ai payée de ma poche. Abdelwahab Hani a eu –à mon avis- une facture semblable et dormait peu. Lui aussi,il a tout payé de sa poche.

Un membre de ma famille a été convoqué par un haut responsable qui lui avait dit :

« Cette fois-ci, Sami est allé très loin dans ce qu’il fait. Mais pourquoi fait-il tout ça ? »

 Mon proche a répondu : « vous n’avez qu’à lui dire tout ça » et il est parti.

C’était une expérience émouvante. Tant pis pour l’argent. Tant pis pour ces Tunisiens que je connaissais en France et qui m’évitaient quand d’autres n’avaient même pas le courage de me dire « Bonjour » car à leurs yeux, j’étais « grillé avec le pouvoir. Défendre un islamiste  condamné à plus de 15 ans de prison était plus que mal vu politiquement» (beaucoup de ceux qui m’évitaient en 2004 et jusqu’à 2010 car ils sont devenus des révolutionnaires aux lendemains du 14 janvier 2011).

 Tant pis pour ces opposants qui ont récupéré notre action et les autres qui ont voulu la casser (au microcosme politique beaucoup d’opposants fonctionnent selon la logique suivante : « ou casser l’action s’ils ne sont pas les initiateurs ou la récupérer,se l’approprier et gagner des subventions grâce à elle. et je connais beaucoup de pseudos Militants de droits de l’Homme ou d’opposants qui se sont enrichis grâce aux subventions».)

Tant pis pour ces flics tunisiens en France qui ont chargé encore mon dossier.

Je n’avais pas encore 30 ans. J’étais content qu’avec Abdelwahab Hani, nous avons pu en 3 jours faire une action concrète, obtenir un résultat concret et avoir convaincu tous les leaders de gauche de signer notre appel. Qu’il soit islamiste, je m’en foutais réellement en 2004 et encore aujourd’hui. C’était un Tunisien. Point.Pourtant, je n’avais aucune appartenance politique. J’étais inscris à ma Première année de thèse en France que j’ai finie par abandonner. Plusieurs membres de ma famille élargie,avec qui j’étais en rupture totale, étaient des hauts responsables au régime. Mais tant pis.

Je savais que tout ce que je faisais allait me couter des années d’exil volontaire en France. Tant pis.Je n’ai pu rentrer qu’en 2009. 5 personnes uniquement avaient le courage de venir m’attendre.Tant ps encore.

Je me rappelle que ce qui nous a vraiment motivé, c’était un mot du juge rebelle Mokthar Yahyaoui. A la fin de cette action, je lui avais écris le 10 janvier 2004 :

«Salut si Mokthar. C’est votre phrase ou vous dites « que vous avez confiance en nous » qui nous a fait vibrer et qui nous a poussé à tout faire pour être à la hauteur de votre confiance, Hani est un excellent coéquipier et la volonté des uns de nous saboter à tout prix au niveau de la FIDH qui après mon insistance a accepté la formule d’un communiqué ou d’Amnesty; nous a poussé à nous dépasser. (Ils sont presque les seuls absents des signataires). Ce n’est pas grave et puis l’important est que tout le monde parle aujourd’hui de Harouni alors que jusqu’a hier il était oublié. Nous avons montré que nous pouvons entre Tunisiens s’accorder pour sauver un Tunisien de la dictature »

 C’était en Janvier 2004.Sami Ben Abdallah

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