Entretien avec Béchir Turki, auteur de Ben Ali, le ripou:Les révélations d’un cri du cœur

La Presse le 5/03/2011.De son vrai nom Béchir Turki, alias Ali Zmerli, il est l’auteur de Ben Ali, le ripou. Ancien du Collège Sadiki qu’il fréquenta dans les années 40, il a obtenu son Bac en 1951, il poursuivit des études supérieures à Paris au Lycée Janson de Sailly, avant d’entrer à l’école militaire de Saing-Cyr et de se spécialiser dans plusieurs écoles supérieures en France dans les techniques des transmissions dans les années 50. Ingénieur en détection électromagnétique, il fut chargé en 1959 de la direction des transmissions de la Défense nationale, puis celle du ministère de l’Intérieur.

Exilé volontaire à Genève en 1978, il exerça le consulting en matière de sécurité et de guerre électronique au profit de plusieurs gouvernements.

Dans cet entretien, nous avons voulu faire un parallèle entre son cursus et celui de Ben Ali. Il nous parle de l’homme qu’il a connu au ministère de la Défense dans les années 60 et 70. Ecoutons-le.

Parlez-nous de votre parcours…

J’ai fait mes études au Collège Sadiki. Dans le temps, on recevait une éducation morale et patriotique, chose qui n’existe plus actuellement. On était sous le Protectorat et notre but était de nous libérer du colonialisme. C’était en 1944. J’ai eu mon Bac en 1951. Etre bachelier alors était à la fois rarissime et extraordinaire. Nous étions douze candidats tunisiens, trois ont réussi à la session de juin, j’étais le meilleur d’entre eux, deux ont réussi en septembre. Cela fait cinq en tout, dont Tijani Chelly, Salah Boujemaâ et le Dr Darghouth.

C’est pour vous dire que cette génération, future élite, a donné les cadres de la Tunisie indépendante qui ont permis de tunisifier l’administration. Nous étions enthousiastes, heureux et optimistes. Nous avions offert tout notre savoir-faire et nos connaissances, pas pour notre confort personnel, mais pour la patrie. On refusait tous les avantages et privilèges, nous n’avions qu’un seul but : servir notre pays.

En 1959, j’ai commencé ma carrière militaire en tant qu’ingénieur en détection électromagnétique avant d’entrer à Saint-Cyr, puis à Montargis à l’école d’application des transmissions, ensuite à Pontoise, à l’Ecole supérieure technique des transmissions, et à Paris à l’Ecole d’état-major.

En fait, j’ai un Bac +13. J’ai créé une unité spéciale des télécommunications au ministère de la Défense. Quand j’ai quitté mon poste en 1974, j’ai laissé une unité plus moderne et plus efficace que le système de télécommunications alors en service en France. Beaucoup de ministres se sont succédé à l’époque à la tête du ministère de la Défense. Je voudrais parler de l’un d’entre eux qui a été formidable par son patriotisme et son honnêteté et qui a été mon supérieur hiérarchique de 1966 à 1967, il s’agit de M. Ahmed Mestiri : jamais sa femme ni ses enfants ne sont montés dans une voiture de fonction.

Mieux, il a demandé au comptable de réduire son salaire d’un tiers par patriotisme, il a refusé l’indemnité de transport, parce que, avait-il expliqué, il bénéficiait de la voiture de fonction. Il a également refusé l’indemnité de représentation, arguant du fait que s’il invitait une ou des personnalités tunisiennes ou étrangères, il le faisait de tout cœur pour servir le pays.

J’ai travaillé avec plusieurs ministres de la Défense : M. Béhi Ladgham de 1956 à 1966, M. Ahmed Mestiri de 1966 à 1967, M. Mohamed Mzali de 1967 à 1969, M. Caïed Essebsi de 1970 à 1971, M. Hassib Ben Ammar de 1971 à 1972, M. Béchir El Mhadhbi de 1972 à 1973 et M. Abdallah Farhat de 1973 à 1974. Ce dernier a fait appel à un attaché de cabinet, M. Rachid Karoui, décédé en septembre 2010, et à quelques cadres des PTT.

Quelques mois après, nous avions remarqué qu’un réseau se tissait. C’était nouveau, bizarre et inconcevable pour nous. M. Rachid Karoui convoquait des officiers à des réunions auxquelles nous n’étions pas habitués.

Un jour de début mars 1974, j’ai été reçu par M. Rachid Karoui qui, une demi-heure durant, m’a tenu un discours auquel je n’ai rien compris. Quand j’ai demandé des explications plus claires, il m’a carrément dit que Bourguiba était malade et chancelant et qu’on devait soutenir M. Abdallah Farhat, un homme patriote et consciencieux et qui voulait le bien du pays et qu’on devait se préparer à prendre le pouvoir surtout si Bourguiba venait à décéder. Autrement dit, l’objectif était : le palais de Carthage.

J’étais choqué et ma réponse était catégorique : «Je n’accepterai jamais de tremper dans un complot contre le président Bourguiba». Mais parmi les six officiers qui ont adhéré au plan de Abdallah Farhat figurait le nom du colonel Zine El Abidine Ben Ali qui était alors à la tête du service de sécurité militaire. Bourguiba ne l’a jamais su. Malheureusement pour lui. M. Hédi Nouira, l’ancien Premier ministre, ne le savait pas non plus et ne l’a jamais su. Il en payera le prix. Mon refus ne ne l’a pas convaincu pour autant car un jour à quatre heures du matin, M. Rachid Karoui m’appelle au téléphone pour me dire : «Prenez ce message». Ma réponse était claire : «Je ne suis pas votre secrétaire et s’il s’agit d’un message urgent, envoyez-le par écrit». Il m’a tancé pendant 20 minutes, me disant que j’étais un «mauvais génie».

Trois jours après, une rumeur circulait au ministère : «Béchir Turki prend des commissions sur les marchés du ministère».

Pour échapper à cette atmosphère malsaine et étouffante, j’ai décidé de prendre des vacances et d’aller durant un mois avec ma famille au Caire.

Mais avant de partir, j’ai rencontré M. Taher Belkhodja, alors ministre de l’Intérieur, pour l’informer de ce qui se tramait au ministère de la Défense. Il en a, à son tour, informé Bourguiba et à mon retour de vacances, Abdallah Farhat n’était plus ministre de la Défense.

Quel a été le sort de Ben Ali alors ?

La période de Ben Ali à la tête du service de la sécurité militaire dura huit ans. Elle prit fin brutalement peu après le 12 janvier 1974, jour où Bourguiba et Gueddafi signèrent à Djerba, sur un papier sans en- tête de l’hôtel Ulysse-Palace, l’union mort-née entre la Tunisie et la Libye.

Moâmmar Gueddafi avait proposé Zine El Abidine Ben Ali au portefeuille du ministère des Renseignements militaires (le 2e bureau). Ce qui a surpris Bourguiba : pourquoi Ben Ali ? Il a appelé, à son retour à Tunis, M. Hédi Nouira pour lui poser la question de plus en plus pressante pour lui : «D’où Gueddafi connaissait-il Ben Ali ?»

M. Hédi Nouira a convoqué une réunion avec M. Hédi Khefacha, alors ministre de la Défense, et M. Taher Belkhodja, ministre de l’Intérieur, qui avait apporté le dossier de Ben Ali, en fait, un tableau noir au plan de la morale.

Bourguiba a exigé de mettre fin aux fonctions de Ben Ali au ministère de la Défense, et Nouira l’a nommé en qualité d’attaché militaire à Rabat.

Les Marocains étaient au parfum de toute l’histoire et ont vu d’un mauvais œil de le voir débarquer non pas avec sa femme mais avec sa maîtresse Noura.

Choqué, le Roi Hassan II a rayé le nom de Ben Ali de la liste protocolaire et refusé de le recevoir : Ben Ali fut vexé. Or, sans les rencontres et réceptions protocolaires, il ne pouvait pas faire son travail. Inactif, il se morfondait.

Justement, quel était le lien entre Gueddafi et Ben Ali ?

Le lien entre Gueddafi et Ben Ali, c’était son frère Moncef Ben Ali, sous-officier dans un bataillon hors rang, à Bab Saâdoun. C’était un beau jeune homme qui courait plusieurs femmes à la fois. Dans les années 70, il eut une liaison avec une Italienne. Ayant reçu des menaces de la part de son époux, Moncef Ben Ali s’enfuit en Libye, à Tripoli. Repéré par les services de renseignements libyens, il a été côtoyé et soudoyé pour donner des informations aux Libyens sur l’armée tunisienne.

Ben Ali l’avait encouragé et aidé, c’est pourquoi Gueddafi avait proposé Ben Ali au 2e bureau. Taher Belkhodja a insisté auprès de Bourguiba pour qu’il limoge Abdallah Farhat. Et ce, pour deux raisons : la relation de Ben Ali avec Gueddafi et le complot qu’il a fomenté contre Bourguiba. Ce qui fut fait.

A votre retour du Caire, vous avez démissionné du ministère de la Défense…

Oui, le 22 janvier 1974 j’ai présenté ma démission qui a été acceptée le lendemain et j’ai été mis à la retraite le 1er août 1974, du temps de Hédi Khefacha.

J’avais alors une proposition de travail qui m’avait été faite, lors de mon passage à Tripoli sur la route du Caire. Un ami ingénieur atomique, qui supervisait la création d’un centre d’énergie atomique à Tripoli, m’a sollicité et Gueddafi m’avait, alors, proposé un salaire de 5.000 dollars.

J’en ai informé Taher Belkhodja qui a refusé net en me disant : «Si tu veux aller en Libye, je te confisque ton passeport, je te propose ton intégration au ministère de l’Intérieur». J’ai été nommé donc à la tête de la direction des transmissions du ministère. J’ai occupé ce poste pendant trois ans et demi jusqu’au 23 décembre 1977, jour où, catastrophe pour le pays, M. Taher Belkhodja, accusé à tort de comploter contre le régime, a été démis de ses fonctions et remplacé par M. Abdallah Farhat.

Comment a été décidé le retour de Ben Ali du Maroc à Tunis ?

Ben Ali est retourné du Maroc en septembre 1977, une fois sa mission achevée. Il réintègre le ministère de la Défense, mais sans aucune affectation. Abdallah Farhat, titulaire pour la seconde fois du portefeuille de la Défense, le fait installer dans un bureau proche du sien, sans lui attribuer de fonction. Il était désœuvré durant quatre mois, j’allais à son bureau quotidiennement. Il était tellement démoralisé qu’il pensait démissionner de l’armée. Jusqu’au vendredi 23 décembre 1977, quand le Premier ministre, Hédi Nouira, et le ministre de la Défense nationale, accompagnés d’un officier supérieur de l’armée, font irruption au ministère de l’Intérieur et demandent qu’on ouvre le bureau de Taher Belkhodja, en mission à l’étranger.

Hédi Nouira annonce que ce dernier est appelé à d’autres fonctions et que la relève sera assurée momentanément par M. Abdallah Farhat et d’annoncer également que Zine El Abidine Ben Ali est nommé directeur général de la sûreté nationale en remplacement de M. Abdelmajid Bouslama.

Le même jour, vers 14h00, je reçois un coup de fil de M. Othman Kechrid, secrétaire général au ministère de l’Intérieur, un homme cultivé et affable, qui m’annonce, gêné, que M. Abdallah Farhat exige mon renvoi. Depuis, je ne suis jamais plus retourné au ministère de l’Intérieur.

Mais l’intérim de Abdallah Farhat n’aura duré que «l’espace d’un matin», car le samedi 24 décembre, l’ambassadeur américain de l’époque demande à être reçu par Bourguiba et attire son attention qu’il est imprudent de placer l’armée et la police sous l’autorité d’une même personne. Bourguiba n’avait pas besoin de plus d’explications et met fin à l’intérim de Abdallah Farhat.

Qu’avez-vous fait après avoir démissionné du ministère de l’Intérieur?

J’ai créé, dans la foulée, une petite société pour ma fille. Dans la semaine qui a suivi sa nomination en tant que directeur général de la sûreté nationale, Ben Ali m’a appelé au téléphone pour me dire que tout le monde l’avait félicité sauf moi. Je lui ai répondu qu’en ami qui te veut du bien, je te dis franchement que ce poste ne te sied pas. Le pays traverse une crise et des clans s’affrontent au sommet du pouvoir. Du sang coulera et tes mains en seront salies. Mais je n’ai pas pu le convaincre.

A la fin décembre, quand je suis rentré de Mahdia à Tunis et que je descendais à l’avenue Bourguiba, plus personne de mes connaissances ne voulait m’adresser la parole, mon téléphone était sur écoute. J’avais alors 45 ans et je cherchais du travail. Le 15 janvier, je suis parti en Europe et le 26 janvier, ma femme m’a appelé au téléphone pour me dire que le pays a brûlé.

J’étais à Genève et pendant trois jours je faisais des réservations pour rentrer à Tunis.

En vain, car il n’y avait plus de billets. Cela m’a sauvé, puisque ma femme m’a appris le 30 janvier que Tahar Belkhodja me conseillait de rester là où j’étais. Ben Ali m’a également conseillé de ne pas rentrer car on a lancé un mandat d’arrêt à mon encontre, Abdallah Farhat ayant déclaré qu’il voulait ma peau. Je suis resté deux ans et demi à l’étranger jusqu’au départ de ce dernier.

Après, vous avez suivi le parcours de Ben Ali de loin…

Oui, mais je veux dire auparavant que, connaissant le dossier de Ben Ali, Hédi Nouira n’aurait pas dû accepter de le nommer à la direction générale de la sûreté nationale.

Avec la nomination de Mohamed Mzali en tant que Premier ministre en 1980, Ben Ali a été désigné ambassadeur à Varsovie (Pologne). Et c’est là qu’il apprendra comment fonctionne le système des Etats communistes, derrière le rideau de fer, et comment asservir un peuple et se comporter en dictateur.

Pour ma part, je suis rentré au pays en 1980. Driss Guiga m’a reçu, me disant que je n’avais plus aucun problème, mais j’ai continué à vivre en Suisse, et ce, durant huit ans, exerçant «le consulting» en sécurité et guerre électronique au profit de plusieurs gouvernements.

En 1984, Ben Ali réintègre pour la seconde fois la direction de la sûreté nationale, à la suite des «émeutes du pain», et vous connaissez le reste de l’histoire quand en avril 1986, il a été nommé ministre de l’Intérieur, c’est l’homme fort du régime qui, nommé le 2 octobre 1987, Premier ministre, s’emparera du pouvoir le 7 novembre 1987.

Quelle a été votre réaction le 7 novembre 1987 ?

J’étais très enthousiaste comme tout le monde. Le soir du 7 novembre, je suis allé le féliciter chez lui, dans sa maison au Belvédère. Depuis, je l’ai revu deux fois en tant qu’éditeur, quand il inaugurait la foire du livre du Kram et une autre fois lors d’une des Journées de la culture.

Un jour, j’avais pris rendez-vous avec lui en 2005 à l’occasion du SMSI, pour la création d’une société, Promotunisia. Mais le matin même, le rendez-vous a été décommandé par le Palais de Carthage.

Enfin, comment vous est venue l’idée du livre ? Parlez-nous de vos sources…

Je l’ai écrit pour la mémoire. J’ai commencé à l’écrire, il y a trois ou quatre ans.

Mes sources sont officielles, orales de la part de témoins, de collègues et de personnalités politiques, la presse tunisienne… J’ai fait appel à des étudiants et à des professeurs pour l’analyse.

Mon livre est un cri du cœur d’un citoyen qui en avait ras-le-bol de la situation. Il faut dire que j’ai anticipé… Notez aussi que «ripou» en verlan veut dire «pourri».

Pourquoi avoir choisi le pseudonyme de Ali Zmerli pour sortir les bonnes feuilles de votre livre dans la presse ?

Parce que mes grands-parents sont venus d’Izmir du temps de Hammouda Pacha en 1802 qui a fait venir trois contingents de l’armée ottomane pour les mettre à la tête des unités de l’armée. Mon grand-père s’est installé à Mahdia et a épousé une jeune fille de la région. Ce sont mes amis qui m’ont conseillé d’utiliser mon vrai nom.

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