Avec Gilbert Naccache à Paris, rencontre avec un Monument de la Gauche tunisienne

Ce Bloc Notes a été publié le 27 janvier 2009.Avec Gilbert Naccache à Paris, rencontre avec un Monument de la Gauche tunisienne.Par Sami Ben Abdallah

27 janvier 2009.

J’ai publié de longs extraits du Roman « Cristal » de Gilbert Naccache sur mon Blog. A mes yeux, ce livre qui revient sur les procès politiques sous Habib Bourguiba est un grand enseignement pour les nouvelles générations. C’est une partie occultée de l’Histoire de la Tunisie qui doit être connue. Car dans Cristal, on comprend le fonctionnement des « procès politiques », les conditions de détention dans les prisons tunisiennes et la logique des tortionnaires.

Un sondage que j’ai fait auprès d’une dizaine d’amis âgés entre 25 et 35 ans m’a convaincu de la nécessité de publier Cristal sur mon Blog. A la question :  « Connaissez-vous  Gilbert Naccache ? » Seul une amie en avait entendu parler.

Gilbert Naccache a appris cette publication et a insisté pour me voir.

Dans le vif du sujet

J’arrive au café parisien où on s’est donné rendez-vous.  Je reconnais Gilbert Naccache. Avant de partir le voir, plusieurs amis m’ont parlé de son caractère qu’ils trouvaient « un peu spécial » : « il est colérique et trop sûr de ses points de vues » m’ont-ils averti. En ce qui me concerne, j’ai connu des hommes politiques, des chefs de partis et (sauf quelques uns)  mon Dieu, combien ils sont  « insupportables » sur le plan humain. Ils vous regardent de haut comme s’ils ont inventé l’eau chaude alors que leurs Cvs militants se résument en un seul mot : « la prétention ».

A priori, Gilbert Naccache sourit. La seule fois où je l’ai croisé, c’était avec Lakdhar Ellela (président de l’Association des Tunisiens en France et membre de la Commission politique d’Ettajdid) mais je n’ai pas osé saluer Gilbert Naccache tellement il m’a paru « mystérieux ».

Quelques minutes pour les présentations. Je lui explique mon point de vue : « Je ne savais pas si votre livre se vendait à Tunis ou pas. Dans le doute, j’ai décidé de le scanner et de le mettre en ligne. Ce n’est pas propre à Cristal et à l’extrême Gauche !j’ai mis aussi en ligne des extraits sur l’assassinat de Salah Ben Youssef, la Lettre ouverte de Mohamed Mzali à Habib Bourguiba, des extraits du syndrome Bourguiba d’Aziz Krichen,…etc.   Aujourd’hui avec le développement des nouvelles technologies, j’estime qu’il vaut mieux trouver des solutions pour contourner la censure quitte à scanner des livres et les mettre en ligne sur des Blogs et des pages facebook plutôt que de passer sa vie à rédiger des « communiqués pour dénoncer la censure » »

Il me regarde puis un second sourire.

« Monsieur Gilbert j’aime pas le vouvoiement ». Il me demande de le tutoyer.

Impatient  et curieux de découvrir cet homme dont j’ai lu le récit dans son roman « Cristal » dans lequel il revient sur la répression de la gauche sous Bourguiba, les procès politiques entre 1967 et 1980, la torture et les conditions de détention dans les prisons tunisiennes, je multiplie les questions : « pourquoi ta génération a échoué à arracher des concessions politiques au pouvoir de Bourguiba ? Pourquoi continuons-nous à militer pour des droits ridicules 50 ans après l’indépendance (délivrance d’une carte d’identité, passeport, le droit de faire une réunion, de participer à une manifestation…etc). As-tu connu untel ou untelle ? Que penses-tu du combat de telle personne ? Pourquoi as-tu pris des distances avec plus d’un parti politique ? »

Pendant plus d’une heure, Gilbert Naccache s’exprime et je fais un effort pour ne pas l’interrompre tellement ce qu’il dit me parait précieux. « Le mal politique de la Tunisie, c’est le parti unique qui compte théoriquement des millions d’adhérents » me dit-il. Et d’ajouter : « Quelques uns de mes camarades ont trahi les idéaux de Perspectives [le mouvement de gauche en 1967 s’appelait Perspectives] et ont rejoint le gouvernement pour cautionner la répression. Certains d’entre eux ont même nié l’existence de la torture devant des instances internationales…. Tahar Belkhoja [ancien Ministre de l’intérieur] est passé à Aljazeera pour déclarer qu’il ne savait pas que la torture était pratiquée ! ».

Il me parle du gouvernement provisoire établi en 1978 par  le syndicaliste feu Habib Achour dans lequel figurait Mohamed Charfi (l’ancien ministre de l’éducation), des reproches qu’il fait à Ettajdid ( ancien parti communiste), de la crise financière actuelle, de sa logique politique pour expliquer la situation politique de la Tunisie.

L’histoire réelle d’un tortionnaire tunisien

Il me raconte même l’histoire réelle d’un tortionnaire tunisien. « Il me torturait et un jour, il est parti m’acheter une boisson gazeuse et des cigarettes. Je n’ai rien contre toi -m’a-t-il dit-, mais c’est le « pain » (El Khobza) ». Puis, ajoute Gilbert Naccache, « j’ai appris qu’il est allé un peu loin en torturant un détenu. Il a été condamné à 3 ans de prison qu’il a purgé puis il est mort six mois après sa sortie de prison ».

Ils se sont inventés des CVs

En réponse à une question que je lui ai posée (je lui ai cité les noms de dix personnes dont certains étaient au gouvernement ou à l’opposition….), Gilbert Naccache me répond au cas par cas puis ajoute : « Plusieurs de ceux qui prétendent aujourd’hui avoir été des dirigeants de la gauche entre 1967 et 1975 ne l’ont pas été dans les faits…. »

Ils se sont inventés des CVs .

Créer une opinion publique

Je n’ai pas vu le temps passer tellement ce que disait cet homme m’a paru intéressant. On est resté peut être 2 heures au café. « Ton blog ?  Oui je l’ai vu. Certes, il y a un peu de tout, mais il est intéressant ».  Je lui ai un peu parlé de Communication et du paragraphe qui m’a marqué en lisant son ouvrage Cristal.

A la page 316, il écrit :

« plus encore que l’indispensable constitution d’une «opinion publique» que l’on craindrait de bafouer ».

Oui, c’est exactement ça ce qu’il faut faire : « participer à la création d’une opinion publique », faire de sorte que la politique ne soit plus « élitiste » ou la chose d’une minorité. Ce passage m’a toujours intrigué car côtoyant le microcosme politique tunisien, je suis arrivé à la même conclusion : toute démarche politique est inefficace si en parallèle, il n’y a pas d’effort pour créer une opinion publique.

La seule chose en laquelle je crois, c’est la nécessité de créer une opinion publique, de communiquer autrement et de tenter d’autres choses. J’ai osé exprimer mon point de vue à Gilbert Naccache : « je connais plusieurs politiques, et mis à part une minorité, ils sont trop cons ! Ils prétendent vouloir gagner l’opinion publique internationale à leurs causes alors qu’ils rédigent leurs communiqués en arabe. Allez savoir comment des journalistes étrangers arriveront à lire des communiqués en arabe ! Ils passent leurs vies à dénoncer la censure alors qu’ils peuvent se mettre sur internet et sur facebook. Ils créent des sites webs et occultent les questions du référencement sur les moteurs de recherche Ils parlent du « peuple » tout en le méprisant… Il y a beaucoup de choses que nous pouvons changer en Tunisie sans forcément s’enfermer dans ce clivage « pouvoir-opposition ».

Gilbert Naccache m’arrête ! « Je partage entièrement ce point de vue ».Cela m’a surpris encore.

Monsieur ! vous êtes un monument…

Environ 40 sépare ma génération de celle de Gilbert Naccache. Il appartient à cette génération de l’indépendance qui a voulu faire le mai 68 tunisien et qui a été torturée et emprisonnée durant plus de 10 ans. Et j’appartiens à la génération internet qui n’a connu de la Tunisie que l’après changement du 7 Novembre 1987 et, pour qui « la question politique » est un luxe devant « la question des libertés ».

Je souhaite que des jeunes de mon âge puissent avoir cette chance

Je raccompagne Gilbert Naccache jusqu’à sa petite voiture. Il me rappelle qu’il m’autorise à continuer à publier son ouvrage « Cristal », qu’il pourrait même me donner d’autres articles dont il est l’auteur afin que je les mette sur mon Blog. Je réfléchis. J’ai une meilleure idée Gilbert Naccache : je t’aiderai si tu le veux à lancer un petit site où je mettrai tout en ligne. On pourrait tout mettre aussi sur Facebook. Je ne partage pas forcément ton discours politique, mais j’ai eu la chance de lire Cristal et de te connaitre. Je souhaite que des jeunes de mon âge puissent avoir cette chance.

« Tu es une partie de l’Histoire de la Tunisie qui doit être connue », c’est la dernière phrase que j’ai prononcée en le quittant après avoir convenu d’un second Rendez-vous.

En repartant chez moi, j’ai appelé des amis au téléphone : « vous savez ? Il était très sympathique avec moi et, très humble. On a parlé comme si on se connaissait depuis des années. Il m’a autorisé à mettre en ligne son ouvrage Cristal afin que ceux qui ne l’ont pas lu puissent le lire ». Puis en raccrochant, je me suis rappelé que j’étais aux condoléances d’Ahmed Othmani, une autre grande figure de la gauche tunisienne. Lui aussi a publié un ouvrage « Sortir de la prison » dans lequel il revient sur le parcours politique de la génération de la Gauche. Mais combien de la nouvelle génération connaissent Ahmed Othmani ?

Et je me suis rappelé la phrase de feu Noureddine Ben Khedr (ancien dirigeant de la gauche tunisienne, ancien prisonnier d’opinion (1936-2005):

« En prison  nous avons découvert la Tunisie moyenâgeuse : les caves, la tonte, les uniformes, les besoins faits à même le sol. Il y avait dans les caves des prisonniers quasiment aveugles qui étaient là depuis la répression du coup d’État de 1962. Nous avons aussi été privés pendant des mois des droits les plus élémentaires comme la visite des parents, la lecture et la correspondance ce qui nous a poussé à faire grève sur grève de la faim afin d’imposer aux geôliers le respect. « Le drame de la répression en Tunisie, c’est que tout le monde devient amnésique. Aujourd’hui, tous disent : « on ne savait pas ! ». C’est le comble du cynisme ! Je suis persuadé que, tôt ou tard, ce dossier s’ouvrira. Ce qu’il révélera sera terrible pour ceux qui croient aujourd’hui avoir échappé à la justice humaine. »

Gilbert Naccache ? Durant cette rencontre, je l’ai trouvé intelligent, humble et sympathique. Je ne sais pas pourquoi j’ai eu une certaine affection pour lui, pour Noureddine Ben Khedr et pour Ahmed Othmani.

Ils font partie de l’Histoire de la Tunisie.Il faut que cette partie de l’Histoire de la Tunisie soit connue car Gœthe homme d’Etat allemand avait raison de dire que :

« Ceux qui ne comprennent pas leur passé sont condamnés à le revivre ».

BDTECHIE