Tunisie: La tentative de coup d’Etat de 1962, quarante ans après

Article datant du 26-12-2002, hebdomadaire tunisien Réalités.

Tunisie: La tentative de coup d’Etat de 1962, quarante ans après

Il y a quarante ans, en Décembre 1962, les tunisiens apprenaient qu’une tentative de coup ‘Etat avait été déjouée. Elle mêlait des officiers de l’Armée Nationale et un certain nombre de civils.Nous consacrons un dossier à cet évènement en publiant dans la partie arabe les témoignages de quelques-uns de ceux qui avaient participé à cette tentative de coup d’Etat qui fut la première et la dernière de l’histoire de la Tunisie.

Dans la partie française, nous avons choisi des extraits du rapport de synthèse daté du 18 janvier 1963 de la Direction de la Sûreté Nationale, relatif aux péripéties de l’organisation de la tentative de coup d’Etat et aux derniers préparatifs avant sa réalisation (1). Ces extraits relatent les divergences qui devait grouper, le 18 décembre 1963, les officiers et les militaires qui devaient participer au coup d’Etat. En fin de compte chaque groupe a tenu une réunion à part. Ce rapport ainsi que les témoignages des acteurs de cet événement contribueront, nous l’espérons, à éclairer nos lecteurs sur cette période de notre histoire.

“Entre temps, Hédi Gafsi s’était rendu chez Salah Hachani à la Cité Bouchoucha pour l’amener à la réunion ; l’officier lui apprit qu’il attendait son collègue, le commandant Ben Saïd et il lui demanda d’aller à La Marsa à la recherche de Kebaïer Maherzi lequel, contacté, fit savoir qu’il viendrait à bord de sa voiture. A son retour chez lui, Gafsi trouva Témime qui le mit au courant de tout ce qui s’était passé pendant son absence ; sur ces entrefaites, arriva Kebaïer Maherzi ; Gafsi la pria de rejoindre le domicile de Salah Hachani et lui apprit que tout le groupe était déjà parti vers le lieu de la réunion.

Il était 20 heures 45 ; l’officier Maherzi quitta les lieux ; aussitôt après arriva Amor Bembli qui informa Hédi de la décision prise par les militaires ; de son côté, Gafsi lui apprit la décision des civils de se rendre à Ezzahra, ajoutant que Hachani, Meherzi et Ben Saïd attendaient de rejoindre la réunion. En entendant Gafsi prononcer le nom de Ben Saïd, Bembli pria son interlocuteur de lui prêter sa voiture pour aller à la rencontre de ces officiers ; il se rendit chez Hachani où il les trouva ; mais il prit Ben Saïd avec lui dans la voiture, sans dire à ses deux autres collègues où il l’amenait ; “ Je serai bientôt de retour ”, se contenta-t-il de préciser. Pendant que Hachani et Maherzi attendaient tout en ergotant sur les intentions suspectes de Bembli et les raisons qui l’avaient poussé à les séparer de leur collègue Ben Saïd, survint Hédi Gafsi à bord de la voiture de la délégation destourienne de Bizerte qu’avait empruntée Habib Hanini pour se rendre à Tunis ; il demanda des nouvelles de Bembli ; on lui répondit qu’il était allé chez le capitaine Moncef Materi où probablement devait se tenir une réunion.

Comme ils ignoraient son adresse, Gafsi les y conduisit, à Montfleury où ils virent Bembli, à l’intérieur de la voiture de Gafsi. Hachani et Meherzi se joignirent à la réunion des militaires, tandis que Bembli s’approcha de Hédi Gafsi et lui apprit que ses collègues étaient en réunion ; aussi devait-il contacter les civils pour les en informer et leur laisser entendre que si les militaires ne se joignaient pas à eux, dans un délai de deux heures, c’était parce qu’ils avaient renoncé à assister à la réunion.

En ce qui concerne les civils, ils demeurèrent à attendre, chez Lazhar Chraïti, l’arrivée des militaires. Vers 21 heures 30, Hédi Gafsi arriva dans tous ses états, reprochant avec véhémence aux civils de ne pas avoir patienté et les informant du comportement des militaires et des paroles que lui avaient rapportées Bembli : “ La responsabilité dans tout cela, précise-t-il, vous en incombe parce que vous n’avez pas voulu attendre les militaires chez moi ”. A ce moment Abdelaziz Akremi, s’adressant à l’assistance, dit avec fermeté que pareille attitude constituait “ un manque d’égard pour nous, d’autant plus que nous sommes venus de l’extrême Sud ”, puis il invita Hédi Gafsi à se rendre au lieu de la réunion des officiers, pour lui amener Amor Bembli afin de s’expliquer avec lui ; sitôt dit, sitôt fait, Abdelaziz Akremi se mit à parler des possibilités du Sud et de ses hommes durs, capables de se passer de l’appui de l’armée. Il ajouta qu’il était en mesure d’armer deux mille hommes du Sud et d’occuper le pays avec seulement 500 fusils ; il s’étendit sur la description de sa bravoure et de celle de ses partisans ; mais il fit remarquer que les armes lui faisaient défaut car, au Sud, elles manquaient, pour avoir été fournies aux Algériens pendant leur Révolution. Ahmed Rahmouni partageait ses idées, tandis que les autres écoutaient.

Entre temps, Hédi Gafsi revint et déclara que les militaires lui avaient interdit l’accès du lieu de la réunion, ajoutant que Bembli lui apprit qu’il contacterait les civils, à la fin de la réunion des militaires, pour les informer des décisions prises ; “ Il est fort possible ” précisa-t-il, que leur attente se prolongerait jusqu’à une heure du matin ; toutefois, ils devaient cesser toute attente, s’ils ne recevaient pas de message ; car cela voudrait dire que les militaires avaient décidé de ne pas les compter parmi eux. A ces mots, Lazhar Chraïti entra dans un violente colère et déclara qu’il pouvait se passer des officiers, Amor Bembli y compris, et qu’il pouvait entreprendre le soulèvement tout seul ; il jura de couper tout rapport avec les militaires, qu’il se mit à ridiculiser ainsi que l’armée. Il ajouta avec ironie “ même la sentinelle du Président de la République ” participe au mouvement insurrectionnel et a promis de sortir Son Excellence le Présidentt de son lit avec la plus grande aisance pour le remettre aux putschistes.

Lazhar Chraïti déclara fermement qu’il était décidé à donner le signal du soulèvement par l’assassinat du Président de la République à Aïn Ghelal où la surveillance était réduite et les circonstances très favorables. “ Il suffit de couper la tête pour que les racines se dessèchent ”, ajouta-t-il. “ Par cet acte, les autres membres du gouvernement se trouveraient désemparés et ne pourraient rien entreeprendre contre le mouvement insurrectionnel, il serait ainsi fort aisé de les arrêter et de les liquider ” ; puis, s’adressant à Habib Hanini et à Ali Kchouk, tous deux originaires de Bizerte, il leur demanda s’ils étaient en mesure de lui fournir 25 hommes le jour où il exécuterait son plan à Aïn Ghelal, village proche de Bizerte, Habib Hanini répondit qu’il était difficile de trouver ce nombre de résistants mais qu’il lui était possible d’en rassembler 15. Quant à Abdelaziz Akremi, il déclara qu’il pourrait faire venir un nombre suffisant d’hommes qui se posteraient dans la propriété agricole de Lazhar Chraïti jusqu’au jour de l’assassinat de Son Excellence le Président de la République, Lazhar Chraïti l’interrompit pour dire qu’il disposait de cent hommes parmi les dockers de Tunis. Interrogé s’il pouvait fournir les moyens de transport nécessaires, Habib Hanini fit savoir qu’il était toujours prêt ainsi que ses compagnons de Bizerte à déployer tous les efforts voulus pour l’exécution de cette opération.

C’est ainsi que Lazhar Chraïti continua à expliquer son plan d’action, tout en parlant des étapes de sa vie privée et de sa participation à un soulèvement effectué en Syrie.

Il était environ une heure du matin lorsque Hédi Gafsi quitta les lieux pour se rendre là où se tenait la réunion des militaires. A son arrivée devant la demeure de Moncef Materi, il rencontra Salah Hachani qui l’accompagna jusqu’à Ezzahra et informa les civils qu’il venait de la part de ses collègues pour leur apprendre qu’ils étaient encore en réunion et qu’ils avaient décidé de n’entrer désormais en contact avec eux que par l’intermédiaire d’Amor Bembli, lequel servirait également d’agent de liaison entre Lazhar Chraïti, Hédi Gafsi et eux-mêmes pour les mettre au courant de tout fait nouveau ; ceux-ci, à leur tour, en aviseraient les civils ; Salah Hachani ajouta que ses collègues avaient décidé de l’empêcher d’assister désormais à leurs réunions et de contacter les civils sauf en cas de nécessité ; il expliqua que le jour de l’exécution du soulèvement n’a pas été fixé par les militaires étant donné des difficultés et des détails techniques qu’il faudrait étudier avec minutie, d’autant plus qu’il y avait de nouveaux officiers parmi les membres du mouvement. A ces mots, Abdelaziz Akremi, saisi par une violente colère, s’écria : “ Les militaires se moquent de nous et se refusent à faire quoi que ce soit ; au nom des civils et par devant Dieu et l’histoire, je prends acte de leur faiblesse et de leur hésitation ” ; ce comportement des militaires, précisa-t-il, est décevant et oblige les civils, membres de la conjuration à s’adresser aux Algériens pour se procurer des armes ; aussi mit-il les officiers devant leur responsabilité en faisant valoir que leur méfiance à l’égard des civils était un prétexte pour accaparer les leviers de commande.

Si de telles appréhensions venaient à se confirmer, il n’hésiterait pas avec l’aide de ses hommes, à lutter contre l’armée et ceux qui seraient concernés par le mouvement insurrectionnel ; il attaquerait cette armée nationale autantt qu’il avait combattu le colonialisme, en dépit des puissants moyens dont il disposait, Abdelaziz Akremi proférait ces menaces intentionnellement, en présence de Salah Hachani qu’il chargea de les rapporter à ses collègues, les militaires. Salah Hachani essaya de le calmer et d’apaiser sa colère, cherchant à le convaincre que les militaires n’avaient pas l’intention d’éloigner les civils du mouvement, il ajouta que Amor Bembli contacterait les deux intermédiaires Chraïti et Hédi Gafsi, le lendemain, pour leur expliquer la teneur de la réunion des officiers et Salah Hachani de continuer à expliquer à l’assistance que la mouvement insurrectionnelle. A ces mots, la réunion des civils s’acheva vers les deux heures et demi du matin, le 19 décembre 1962.

Hédi Gafsi déployait tous ses efforts pour essayer de convaincre ses compagnons civils que dès le lendemain, il leur fournirait les détails des discussions entre les militaires ; ainsi ils se séparèrent, mais, ce jour-là, leur secret fut dévoilé.

Il convient de remarquer que Habib Hanini demeura chez lui à Bizerte après avoir quitté ses amis ; vers midi, il s’adressa par téléphone à l’officier de la garde nationale, Hassan Marzouk, à Bir Bouregba et l’informa que le programme de “ Jannane ” c’est-à-dire Amor Bembli, et de ses partisans, n’était pas valable, ajoutant qu’il s’agissait d’un groupe vivant dans l’anarchie ; il lui recommanda de s’abstenir de le rencontrer au cas où il cherchait à le contacter, ils se mirent d’accord pour se rencontrer le jeudi 20 décembre 1962 à 19 heures 30 chez l’officier de la garde nationale au Bardo. Hanini espérait mettre son ami au courant de tout ce qui s’était passé la nuit du 18 décembre, mais la découverte du complot en décida autrement.

(1) Histoire du Mouvement national tunisien. La République délivrée.

26-12-2002

LIRE l’enquête de Sami Ben Abdallah sur la tentative de coup d’Etat de 1962 en Tunisie 

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