Tunisie: L’insurrection à Gafsa, 26 janvier 1980

Dans son ouvrage, la Tunisie de Bourguiba à Ben Ali, le politologue Mohsen Toumi est longuement revenu aux pages 159 et suivantes, sur la tentative d’insurrection armée à Gafsa en janvier 1980.Cette dernière a été réprimée dans le sang par le régime de Bourguiba et plus de 30 ans après les faits, l’affaire de Gafsa n’a pas livré tous ses secrets.

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 Gafsa.Le 26 janvier 1980, au soir, la ville minière de Gafsa, dans le Sud-Ouest tunisien, est attaquée par un groupe armé composé de Tunisiens. Les autorités tunisiennes l’évaluent d’abord à 30o hommes (une petite armée) avant de finir par parler d’une cinquantaine. L’armée est chargée de venir à bout de l’ « insurrection ». Il lui faut plus d’une semaine pour la réduire et encore : certains insurgés s’enfuient dans les montagnes et échappent aux soldats. Gafsa, jusqu’au 3 février, vit en état de siège. Le bilan officiel des « combats » est de 4 tués, 3 blessés et 42 prisonniers, pour les insurgés, de 15 morts et 16 blessés parmi la population civile et de 2 morts et 92 blessés au sein des forces de l’ordre. Le bilan réel a certainement été plus lourd, surtout parmi la population civile. Les suites judiciaires de l’affaire se déroulent rapidement. Sur 300 personnes arrêtées, 240 seront jugées ultérieurement par

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 des juridictions de droit commun mais 6o sont déférées immédiatement devant la Cour de sûreté de l’Etat, laquelle rend un verdict très sévère, le 27 mars : 25 peines de travaux forcés à perpétuité et 15 condamnations à mort, dont deux par défaut. Les condamnés à mort se pourvoient en cassation, mais leur appel est rejeté. Ils sont pendus le 17 avril, malgré de nombreuses protestations, en Tunisie et à l’étranger, et des appels répétés au Président Bourguiba afin qu’il use de son droit de grâce. L’exécution déclenchera une indignation quasi générale (25).

 Tels sont les faits. Reste à savoir ce qu’ils recouvrent, réellement. Il faudra certainement attendre que les archives soient disponibles et que les langues se délient. Toutefois, disposant d’une bonne part des minutes de l’instruction ainsi que du script de l’interrogatoire de Ezzeddine Cherif et d’Ahmed El Merghenni devant la Cour de sûreté de l’Etat (malgré le huis clos), nous pouvons, au moins, examiner quelques questions :

 Qui a organisé la tentative d’insurrection de Gafsa ?

 Elle fut revendiquée par le PRPT de Ibrahim Tobbal. Cette revendication ne reposait sur rien de sérieux. Elle fut revendiquée aussi par le FNPLT qui groupait, comme nous le signalions plus haut, plusieurs petits groupes entièrement contrôlés par la Libye où d’ailleurs ils avaient leurs quartiers généraux. Le FNPLT joua effectivement un certain rôle (de recrutement notamment) dans la préparation de « Gafsa ». L’un de ses animateurs, Amara Dhaou, fut d’ailleurs condamné à mort par contumace par la Cour de sûreté de l’Etat. Deux autres Tunisiens, par contre, jouèrent un rôle central : il s’agit de Ezzeddine Chérif, un intellectuel et un politique, qui avait été déjà condamné dans le complot « yousséfiste » de 1962, et

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 Ahmed El-Marghenni, un spécialiste de l’action armée. Tous deux seront exécutés. Tous ceux qui menèrent l’opération de Gafsa étaient des Tunisiens. Mais on peut affirmer, aujourd’hui, que la conception, l’organisation logistique, le financement et l’équipement ne furent pas de leur ressort. Gafsa fut une tentative de déstabilisation montée conjointement par des services libyens et algériens. Le Polisario « coopéra » aussi à l’opération, pour la logistique d’approche. Gafsa a donc été une affaire maghrebo-maghrébine. La participation libyenne fut reconnue par les autorités tunisiennes et montée en épingle.

 Deux semaines après « l’opération », M. Kaddafi, dans une déclaration à l’agence de presse libyenne JANA, qualifiait le régime tunisien d’adversaire « de la République libyenne en Libye » avant d’ajouter : « La solution logique réside dans la poursuite du combat jusqu’à la disparition de cet adversaire. » Il ne doute pas de la victoire : « C’est le régime tunisien qui disparaîtra cette fois-ci. Nous n’admettons aucune médiation, ni paix, ni armistice dans la lutte qui nous oppose au régime tunisien. » L’immixtion de l’Algérie dans l’affaire, quant à elle, doit être resituée dans son contexte : dès 1975 (26), Ezzeddine Chérif est « tamponné » par la sécurité militaire algérienne. Dès 1977, il est établi qu’il a rencontré le colonel Slimane Hoffmann et que l’opération de Gafsa est envisagée. Par qui, en Algérie ? A quel niveau de responsabilité politique ? Il n’est pas aisé de le déterminer, encore aujourd’hui. Tout ce qu’on peut dire est qu’à l’époque deux conceptions radicalement différentes opposent la Tunisie et l’Algérie à propos de l’unité maghrébine : là on parle de Maghreb des Etats, ici on invoque le Maghreb des peuples. La première conception récuse l’ingérence dans les affaires intérieures du voisin ; la seconde la justifie. L’Algérie, cependant, vit elle-même des moments difficiles. Dès la fin du premier trimestre 1978, plusieurs dirigeants savent que l’état de santé du Président Boumediène est très grave. La lutte pour la succession commence. Après la mort de Haouari Boumediène (le 27 décembre 1978) et

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 l’accession de M. Chadly Benjedid à la magistrature suprême, plusieurs « groupes » ont la conviction que sa « présidence » ne sera que transitoire. Ils prennent alors leurs dispositions soit pour le tester en tant que pilier du système politique, soit pour saboter sa prise en main des affaires et hâter sa mise « sur la touche », voire son élimination. L’opération de Gafsa a peut-être aussi trouvé son origine dans ces calculs. Si l’on admet cette hypothèse, on est alors obligé d’inverser l’interrogation : « Gafsa » avait-elle pour objectif de déstabiliser la Tunisie, uniquement cela, ou bien l’opération participait-elle, par la bande, aux luttes politiques propres à l’Algérie, aussi ? Les autorités tunisiennes, tout en « chargeant » la Libye, étouffent toute allusion à l’Algérie et à chaque fois que Merghenni et Chérif l’évoquent, au cours de leur procès, le huis clos est déclaré. Mais le script des débats ne laisse planer aucun doute quand à l’implication des voisins de l’Ouest. Reste à savoir à quel niveau. Probablement à un niveau tout à fait incontrôlé par les principaux centres de pouvoir et c’est ce qui inquiète d’ailleurs l’équipe du Président Benjedid : des dizaines d’hommes se sont déplacés, des tonnes d’armes ont circulé, ont été stockées, les frontières ont été franchies à plusieurs reprises, illégalement, et près de 300 000 dollars ont été déboursés à l’insu de la présidence, du gouvernement et du FLN. Tant de manque de vigilance porte préjudice à la réputation d’un Etat algérien maître de son territoire et contrôlant ses institutions.

 A qui a profité l’opération ?

A personne : ce fut un gâchis total. Les insurgés, tout comme les populations civiles et les soldats, y laissèrent leur vie. Le pouvoir se discrédita encore plus sur la scène internationale et d’abord aux yeux des Tunisiens. Les intervenants algériens discréditèrent leur pays. Le grand perdant, bien entendu, est le régime tunisien. Peu à peu, le pays prenait l’allure d’un espace ou n’importe qui peut oser n’importe quoi. Les Tunisiens sont profondément touchés par le destin tragique de leurs compatriotes qui, de désespoir en désespoir, en étaient venus à se laisser sacrifier sur l’autel des desseins troubles des uns et de l’imbécile et nocive mégalomanie des autres. Ils sentent que leur pays s’expose à toutes les menaces. Mais — les plus

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 conscients politiquement d’entre eux- ne transmutent pas cette crainte et cette indignation en vote de confiance pour le régime. Si Gafsa a profité à quelqu’un, ce fut peut-être à la stratégie française en Méditerranée. Paris, en envoyant une escadre au large du golfe de Gabès et en assistant logistiquement l’armée tunisienne (27), réaffirma son rôle de puissance méditerranéenne incontournable. Il est vrai que ce sont les autorités tunisiennes qui sollicitèrent son intervention. M. Nouira ne déclara-t-il pas, à l’époque, que la France était intervenue d’instinct » ?

 Qui porte la responsabilité des événements ?

L’Etat tunisien, avant quiconque : un Etat est toujours comptable de ce qui se passe dans un pays. Il y a aussi, plus profondément, une responsabilité sociale. Si l’oubli des terres intérieures et les inégalités régionales n’avaient pas marginalisé des milliers de jeunes Tunisiens, au point de leur faire sentir que le pays auquel ils s’identifiaient ne se voulait pas leur pays, ils n’auraient pas émigré en Libye pour devenir les cibles des sergents recruteurs. La responsabilité, enfin, pour certains, a pris probablement l’allure d’une complicité, c’est-à-dire de non-assistance à patrie en danger ». Certaines personnalités tunisiennes, au pouvoir, à sa périphérie ou dans ses anti-chambres ont su à l’avance que quelque chose se tramait pour l’anniversaire de l’accord de Jerba ». Deux documents sollicitent cette hypothèse : dans un éditorial daté du 23 mars 198o, le quotidien algérien El-Moujahid note que : « Si l’affaire de Gafsa suppose des luttes de factions et des complicités plus ou moins probantes, il serait naturel et logique de les rechercher bien plutôt dans la vie politique tunisienne… Ce n’est un secret pour personne que le gouvernement tunisien avait connaissance depuis fort longtemps d’événements qui se préparaient dans l’ombre, qu’il était également informé quand aux opposants qui y étaient mêlés. Tunis pourtant n’a pas pu déjouer la surprise. » Voire. La question définitive pourrait être : y a-t-il eu surprise pour tout le monde en Tunisie ?

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 Un mois après (le 18 avril 198o) Amara Dhaou, dans une interview accordée au journal Libération, précisait que « Certaines informations établissent au contraire que les services de renseignements français en Tunisie, mis au courant de l’action qui se préparait, ont, en commun accord avec les responsables tunisiens, décidé de ne pas en empêcher le déroulement, voire même d’en précipiter le déclenchement… afin de « nettoyer la région » et de montrer la détermination franco-tunisienne à intervenir à la moindre alerte. » Dernier élément enfin : la grande majorité des hommes qui ont participé à l’opération de Gafsa ont été recrutés au Liban où ils se trouvaient enrôlés dans diverses milices libanaises et dans des organisations palestiniennes. Il est quasi certain que des diplomates tunisiens à Beyrouth ont été avertis que « quelque chose se préparait » en direction de la Tunisie, comme nous l’ont assuré plusieurs personnes qui se trouvaient à l’époque dans la capitale libanaise. Il est quasi certain aussi qu’ils ont fait leur travail et averti Tunis. En fin de compte, ce qui intéresse les Tunisiens, c’est le fait de savoir qui, dans l’affaire de Gafsa, a desservi la Tunisie. Le Président Bourguiba, le Premier ministre, M. Nouira, le ministre de la Défense, Rachid Sfar, le ministre de l’Intérieur, M. Kechrid, les responsables de la sécurité militaire et des services de renseignements sans oublier nos diplomates à Beyrouth, à Alger et à Paris, toutes ces personnalités doivent aux Tunisiens de dire ce qui s’est réellement passé.

 Frappé d’une hémorragie cérébrale le 25 février au soir, M. Nouira se trouve paralysé des membres gauches. Il est transporté à Paris pour s’y faire soigner et ne regagnera la Tunisie qu’au début du mois d’avril. Il était revenu aux affaires en période de crise. Il les quittait en période de crise aussi. A première vue, ce que d’aucuns appellent la « décennie Nouira » a été un échec. Politiquement, oui : Gafsa sonne le glas de la correspondance entre l’Etat et la nation en Tunisie. Economiquement, malgré les « bavures », l’accroissement des inégalités, le pays se modernisa incontestablement. Il pouvait aligner des gestionnaires de qualité. Le problème justement est qu’on ne peut demander à de bons gestionnaires de concevoir aussi des projets de société. M. Nouira, tout comme les collaborateurs dont il s’entoura, trahissait aussi cette impuissance.

 (25). Plusieurs mouvements et hommes politiques tunisiens, qui ne partageaient ni les idées ni les méthodes de leurs compatriotes qui exécutèrent l’opération, intervinrent d’abord pour demander qu’on ne fasse pas couler le sang (Ahmed Ben Salah dans Le Matin du 5 février 198o et Mohsen Toumi dans Le Nouvel Observateur du 25 février 198o). Quand les sentences furent exécutées, les mêmes intervenants, en se situant au-delà du politique, exprimèrent leur indignation, avec une extrême sévérité. Ce fut notre cas, dans le journal Le Monde du 18 avril 198o, par un article intitulé « A l’ombre des potences ». M. Mzali inaugura ses nouvelles fonctions de Premier ministre en interdisant ce numéro du Monde.

 (26). jeune Afrique daté du 23 avril 1980. D’une manière générale, nous nous référons, ici, à un travail de recherche que nous avons publié dans l’Annuaire de l’Afrique du Nord, en 1979, aux Ed. du CNRS, « La politique africaine de la Tunisie ».

 (27). Le Maroc aussi apporta son concours. Il est curieux, tout de même, que l’armée tunisienne (forte de plus de 35 000 hommes à l’époque) ait eu besoin de l’aide de deux armées étrangères pour venir à bout de 50 insurgés

 

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