Ahmed Othmani: Son témoignage terrible sur la torture sous Bourguiba

Ahmed Othmani: (1947 – 2004) Grande figure du mouvement des droits de l’homme et un des Leaders historiques de la gauche en Tunisie. Sous Bourguiba,il a été emprisonné et sauvagement torturé (1966-1980).Il est co-auteur de « Sortir de la prison » (Editions La découverte 2005).

Dans cet ouvrage,il revient sur le parcours de sa génération. Un ouvrage vient d’être publié et dédié à sa mémoire sous la direction de sa femme Simone Othmani Lellouche.  Les auteurs : Khedija Blaiech Ajroud, Laroussi Amri, Maggie Beirne, Madjid Benchikh, Sadok Ben Mhenni, Mustapha Ben Tarjem, Jean Pierre Darmon, Julita Lemgruber, Ammar Mansour, Ali Mezghani, Othman Othmani, Simone Othmani Lellouche, Mario Stasi, Jean Marie Picquard, Vivien Stern, Raquel Thiercelin, Hans Wahl, José Zalaquett

 Ahmed Othmani Une vie militante, Ouvrage à plusieurs voix, éditions Déméter, Février 2012

Le Blog de Sami Ben Abdallah publie le témoignage d’Ahmed Othmani publié dans la revue les temps modernes en 1979. Ahmed Othmani a envoyé ce témoignage alors qu’il était à la prison de Nadhour. Dans ce témoignage, il revient sur la torture sous Bourguiba et le parcours de sa génération dans le mouvement PERSPECTIVES (l’extrême gauche sous Bourguiba).

« Le drame de la répression en Tunisie, c’est que tout le monde devient amnésique. Aujourd’hui, tous disent :

« on ne savait pas ! ». C’est le comble du cynisme ! Je suis persuadé que, tôt ou tard, ce dossier s’ouvrira. Ce qu’il révélera sera terrible pour ceux qui croient aujourd’hui avoir échappé à la justice humaine.»

Noureddine Ben Kheder (1936-2005) ancien dirigeant de la gauche tunisienne et un des fondateurs historiques du Mouvement PERSPECTIVES (groupe d’étude et d’action socialistes tunisien (GEST), dit Perspectives (l’extrême Gauche sous Bourguiba).

Noureddine Ben Kheder a été victime de procès politique en 1968 sous Habib Bourguiba, il a été torturé et emprisonné durant 12 ans avant d’être libéré. 

Introduction des Temps Modernes

Témoignage d’Ahmed Ben Othman ou Othmani Raddaoui

Témoignage a été envoyé de sa cellule et publié en avril 1979 dans la revue Les Temps Modernes.
Nous avons décidé de rendre public le témoignage d’Ahmed Ben Othman (Trente-six ans, Secrétaire général de la Section de Lettres du Syndicat Etudiant (UGET) en 1968) pour que cessent l’oubli et l’indifférence qui entourent son cas et le cas de ses camarades. Puisse ce texte alerter l’opinion internationale et la mobiliser afin de remédier à une situation intolérable. Bien que les faits ici. rapportés soient relativement anciens, bien que Ben Othman et ses camarades aient eu recours à tous les moyens légaux nationaux et internationaux, bien que ces détenus aient été adoptés depuis 1968 par Amnesty International, l’étau ne s’est pas desserré et les portes de leur bagne ne se sont pas ouvertes. Les’ horribles traitements dont fut victime Ahmed Ben Othman ne sont, hélas ! pas exceptionnels. A travers son témoignage, tout un système répressif est dénoncé. Tout prisonnier politique (catégorie « ignorée » par les autorités tunisiennes), et en dernière instance tout opposant, se trouve virtuellement menacé par de telles pratiques. L’année dernière encore, après le 26 janvier, de nombreux syndicalistes furent soumis à des tortures. Des syndicats français (CGT, CFDT, FEN) viennent de demander la reprise de l’enquête à propos de la mort du syndicaliste Houcine el-Kouki. A présent quarante-quatre prisonniers politiques (dont les syndicalistes Habib Achour et Ghorbal) partagent un sort incertain à la prison du Nador.
Ce témoignage a déjà été envoyé à M. Kurt Waldheim, à la Commission internationale des droits de l’homme de l’ONU, à Amnesty international, à la Fédération internationale des droits de l’homme et à de hautes personnalités politiques du monde entier

TEMOIGNAGE d’Ahmed Ben Othman

l. — Ma première arrestation remonte à décembre 1966, à

la suite d’une manifestation estudiantine. J’étais alors responsable syndical. On me garda dans les locaux de la police pendant une semaine, sans contact avec ma famille, sans soins médicaux, et soumis, avec d’autres étudiants, à toutes sortes de brimades.

2. — En mars 1968, il y eut à l’université un mouvement de grève pour demander la libération d’un étudiant condamné à une lourde peine de travaux forcés. Je fus arrêté ainsi que tous les opposants au sein du syndicat étudiant, l’Union générale des Etudiants de Tunisie (UGET).

L’enquête policière fut très dure et les tortures atroces. On créa pour nous juger une juridiction d’exception : la Cour de Sûreté de l’Etat, en flagrante contradiction avec la Constitution tunisienne et avec la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, dont la Tunisie est signataire. Cette Cour de Sûreté de l’Etat continue depuis à condamner plusieurs fois chaque année des dizaines d’opposants au régime, et à distribuer les condamnations dans des procès d’opinion montés de toutes pièces contre tous ceux qui pensent différemment et qui s’accrochent à leurs droits que garantissent explicitement et la Constitution du pays, et les accords internationaux.

Il faut savoir, en effet, que la Tunisie, indépendante depuis 1956, est devenue un an après une République, avec une Constitution, un Parlement élu et un Président de la République élu au suffrage universel. La Constitution de la Tunisie, promulguée en 1959, stipule dans son article 8 que :

« Les libertés d’opinion, de presse, de publication, de réunion et d’association sont garanties »

De plus, la Tunisie, membre de l’ONU depuis son indépendance, a contresigné la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, et est, par là, tenue de respecter ses engagements qui ont la prééminence sur les lois mêmes du pays, et qui garantissent ces mêmes liberté fondamentales.

Or, les procès d’opinions qui, périodiquement, frappent les opposants au régime sont en flagrante opposition et à la Constitution tunisienne, et à la Déclaration universelle des Droits de l’Homme.

Cette cour nous jugea en août 1968 pour les chefs d’inculpation suivants :

1°—« Complot contre la sûreté intérieure de l’Etat » ;

2° — « Appartenance à une organisation non autorisée » ;

5° — « Diffusion de fausses nouvelles » ;

4° — « Insultes contre des personnalités du régime et contre les envoyés des Etats-Unis et du Viêt-nam du Sud ».

Je fus condamné par cette cour à douze ans de prison ; et ma femme (qui fut expulsée auparavant) à cinq ans de prison par contumace.

La veille de mon arrestation par la police politique (Direction de la Sûreté du territoire, DST), la police parallèle du parti unique (le Parti socialiste destourien, PSD) m’a enlevé des locaux mêmes de l’Université avec d’autres dirigeants étudiants ; je fus sauvagement battu par eux et ils me jetèrent, évanoui, dans une ruelle sombre de la vieille ville.

Quant à la police politique, la DST, elle me soumit à toute sorte de tortures, physiques et morales. Tout d’abord, on me mit dans une chambre vide, on me dépouilla de mes vêtements et, nu, on m’obligea à me mettre à genoux et à tenir à bout de bras une lourde chaise ; chaque fois que, faiblissant, mes bras se baissaient, on me donnait des coups de cravache sur tout le corps. Ceci dura pendant des heures jusqu’à évanouissement. On me jetait alors de pleins seaux d’eau sur la tête et tout recommençait. Au bout de trois jours et trois nuits de ce traitement sans sommeil et sans nourriture, le rythme de ces évanouissements devenait plus rapide. Alors, on changea de méthodes. On me fit asseoir sur une chaise et on braqua sur mes yeux une forte lampe électrique, m’empêchant par des coups de chercher à me soustraire les yeux à son intensité aveuglante. Et cela, pendant plus de vingt-quatre heures sans interruption. Ce qui finit par provoquer chez moi des crises de nerfs de plus en plus fréquentes ; et je n’arrivais plus à ouvrir les yeux malgré les coups qui pleuvaient de toute part. A la suite de ce traitement, je suis resté plus d’un mois ne pouvant supporter la moindre clarté, et je fus atteint de myopie qui va en s’aggravant.

Puis, on me tortura avec des cigarettes qu’on éteignait sur tout mon corps, surtout les parties sensibles.

Les policiers me posaient constamment des questions sur mes opinions, l’organisation à laquelle j’appartenais, le nom des autres membres de ladite organisation, le matériel d’imprimerie (des ronéos artisanales et des machines à écrire). Cela continua pendant un mois et demi où alternaient les tortures physiques, les insultes et injures, les harcèlements continus, les pressions sur les amis et les parents restés en liberté, la privation de nourriture ou, quand j’ai déclaré une grève de la faim, la nourriture artificielle qu’on introduisait soit par le nez soit par l’anus.

Durant toute l’enquête, seule la police politique opérait, sans la moindre retenue, ni le moindre contrôle de la part des juges. Elle arrêtait les gens par centaines, fouillait, saisissait les biens, torturait nuit et jour. On ne recevait ni l’assistance d’un avocat, ni la visite des parents. On ne pouvait ni écrire ni recevoir de courrier et toute lecture était interdite. L’isolement total. Et aux souffrances physiques s’ajoutaient des souffrances morales plus accablantes encore.

Et, ce n’est que trois mois après, une fois l’enquête policière terminée, que nous fûmes déférés devant un juge d’instruction et transférés à la prison civile. Des pressions de toute sorte ont été exercées sur nos avocats, pour les empêcher d’accepter de nous défendre : filatures par la police politique, lettres de menaces, et il y eut même des cas d’enlèvements par la police parallèle.

Le procès fut tout simplement une parodie de justice. Et lorsque, personnellement, répondant à l’accusation de complot, j’ai dit au Président de la Cour que loin d’être un adepte de la violence, c’était moi qui avais été victime de violence d’abord de la part de la police parallèle du Parti unique, ensuite de la police politique, il me répondit cyniquement que c’était normal et que le régime se défendait. Il passa à autre chose quand je lui dis que le régime doit se défendre selon la loi uniquement et dans le respect de la personne humaine.

Une semaine après ce lourd verdict (douze ans de prison pour moi), on nous transféra à Bizerte, à la prison où je suis actuellement. Le personnel de la prison, gardiens et administrateurs, nous accueillit avec une brutalité inouïe. On nous fit descendre directement des cellulaires dans une cave à une trentaine de mètres sous terre. On nous enleva nos affaires civiles, on nous fit endosser la tenue de bagnards (une chemise en haillons, et une veste et un pantalon, restes d’uniformes de l’armée américaine) ; puis on nous fit tondre le crâne à ras et on procéda sur nous à une séance de tabassage : c’était, nous expliqua-t-on par la suite, « l’accueil » pour nous faire sentir la discipline du bagne et aussi nous punir de réclamer un statut de détenus politiques.

Quinze jours dans cette cave humide qui suinte de toute part et dont le sol est couvert d’eau stagnante, avec juste une paillasse à même ce sol mouillé. Puis on nous remonta dans des cellules qui manquent du minimum des conditions d’hygiène, où nous restâmes deux ans.

Durant ces deux ans, on nous soumit à des brimades incessantes qui, durant les affrontements, se changeaient en séances de tabassage. On était constamment harcelés par les autorités qui voulaient nous faire écrire des lettres de reniement et des demandes de pardon. Les neuf premiers mois, on nous priva complètement de tout. Pas de visites des parents, pas de colis de nourriture de la part des parents, pas de correspondance ; on nous interdisait d’acheter quoi que ce soit à la cantine de la prison ; privation de cigarettes, de café, de thé, de supplément de nourriture. On nous donnait à manger deux fois par jour une sorte de lavasse incolore où nageaient quelques racines de légumes pourris et 550 grammes de pain noir.

Les plus résistants d’entre nous avaient, au bout de ces neuf mois, des étourdissements chaque fois qu’ils se levaient, et la plupart d’entre nous contractèrent diverses maladies, surtout d’estomac.

Puis, après plusieurs grèves de la faim qui duraient jusqu’à dix jours et plus, et après qu’un courant d’opinion en France où nous avions quelques amis, et en Tunisie surtout à l’Université, se soit fait sentir en notre faveur, on nous libéra tous, en janvier 1970 et en mars de la même année.

Je fus donc libéré le 20 mars 1970 ; mais c’était pour me voir assigné à résidence dans une ville du sud du pays, Sfax. Ce fut toutefois une liberté de courte durée.

5. — Je fus, en effet, arrêté de nouveau le 21 avril 1971, en même temps que ma femme, quelques amis personnels et des ouvriers. Et, toujours par la police politique, perquisitions illégales, saisie de machines à écrire, de documents (brouillons d’articles pour des journaux d’opposition et textes théoriques). Tous les autres furent libérés au bout de quelque temps, sauf moi. On me déféra seul devant le juge d’instruction auprès de la Cour de Sûreté de l’Etat, et cela seulement deux mois après mon arrestation. Le juge d’instruction me fit inculper tout seul de « complot contre la Sûreté de l’Etat ». Je restai vingt mois totalement isolé dans un cachot qui manquait des moindres commodités. Je fus privé de la visite de ma femme et de la correspondance.

Entre-temps, ma femme qui faisait des démarches pour obtenir soit mon jugement, soit ma libération, et qui voulait bénéficier de ses droits d’épouse à la visite et à la correspondance, a été menacée de prison si elle n’arrêtait pas ses démarches. Et début janvier 1972, elle fut effectivement mise en prison à son tour. Pour cela, on se souvint tout à coup, après un an et demi de séjour en Tunisie dûment autorisé par le ministre de l’Intérieur lui-même, on se souvint hypocritement qu’elle était condamnée en 1968 par contumace et qu’elle devait comparaître devant la même juridiction qui l’avait condamnée la première fois, en l’occurrence la Cour de Sûreté de l’Etat. Près d’un mois après son arrestation, elle fut traduite devant cette cour, et condamnée à deux ans de prison avec sursis. Mais son procès donna lieu à des grèves de l’Université et des lycées, ainsi qu’à des manifestations de rue. On l’expulsa de nouveau, le 5 février 1972, par simple arrêté du ministre de l’Intérieur.

Ces troubles de l’Université de février 1972, qui s’étaient transformés en Congrès extraordinaire du syndicat étudiant (l’UGET), se sont heurtés à une répression sauvage. Ils s’éten dirent à toutes les villes du pays où les lycéens prirent la relève, pour demander la démocratie politique dans le pays et des syndicats étudiants et lycéens autonomes et démocratiques. Le bilan de la répression fut très lourd. Des centaines d’arrestations eurent lieu. On torturait dans tous les commissariats de police ; des atrocités furent commises par la police, l’armée et la police parallèle.

Et, de nouveau, ce furent les groupuscules d’opposants au régime qui se virent décapiter, et leurs quelques dizaines de cadres furent maintenus pendant quelques mois en prison. En décembre de la même année tous furent libérés. Moi seul, je restais dans mon cachot.

Je dus alors entamer une grève de la faim indéfinie qui provoqua la tenue à l’Université de meetings de soutien et un commencement d’agitation. Ce qui obligea les autorités à me libérer alors que j’étais au deuxième jour de ma grève de la faim.

Sorti malade, je dus être hospitalisé pendant cinq mois ; puis on décida de m’assigner à résidence dans un tout petit village. Mais quelques mois après, je fus encore une fois arrêté.

4. — Ce fut le 19 décembre 1975, exactement un an après ma libération, un an durant lequel je n’avais même pas pu voir ma femme, ne serait-ce qu’une seule fois — elle continuait en effet à être interdite de séjour en Tunisie.

Cette fois, ce fut encore plus dur. Des centaines de jeunes furent arrêtés avant moi ; des étudiants, lycéens, ouvriers, enseignants, fonctionnaires, des filles, des garçons, des familles entières parfois sur trois générations (les enfants, les parents et les grands-parents). On leur reprochait uniquement de confectionner des tracts qui critiquaient le régime et appelaient au respect de la démocratie.

Je fus obligé de me cacher pendant des semaines, mais on finit par m’arrêter. Ce fut en pleine nuit, par un grand déploiement de forces, une soixantaine de policiers armés jusqu’aux dents. Dans la voiture du chef de la DST (police politique), ce dernier me mit son revolver contre la tempe et menaça de tirer, disant que tout le monde me croyant en fuite à l’étranger, il allait impunément me tuer et enfouir mon cadavre dans un coin perdu, que personne ne risquerait de s’inquiéter de mon sort. Dans les locaux de la police, ce fut un accueil exceptionnel. Un cordon d’une centaine de policiers, de l’entrée de l’immeuble de la DST jusqu’au deuxième étage, m’accueillirent haineusement par des coups de pied, de poing, m’insultant, me crachant au visage, puis on leur distribua du vin pour fêter cette prise et aussi pour remonter les tortionnaires qui allaient me prendre immédiatement en main.

Tout de suite, on me traîna à la salle d’opération. On mit mes vêtements en lambeaux et, nu, on me lia les mains, on passa mes genoux entre mes mains liées et on introduisit une longue barre de fer ronde et lisse entre genoux et bras ; puis on me suspendit entre deux tables, tête en bas. Et les coups de pleuvoir, coups de cravache, de nerfs de bœuf, de gourdins, de tuyaux d’arrosage, sur tout le corps mais le plus gros sur la plante des pieds. De temps en temps, on mouillait les blessures, l’un versant de l’eau goutte à goutte, les autres frappant à tour de rôle, un troisième comptant les coups à haute voix. Une vieille connaissance, une crapule de flic, Hédi Kassem, s’exclamait auprès de ses collègues en disant : « Je lui ai donné cinq cents coups d’affilée et il n’a pas crié une seule fois. »

Une fois évanoui et les plantes des pieds insensibles, on me faisait descendre du perchoir, on me déliait et on m’obligeait à me traîner sur les pieds ; pour cela on m’attrapait le sexe et on me faisait courir en tirant dessus de toutes leurs forces ; puis, une fois debout, on recommençait les mêmes opérations : perchoir, coups, de l’eau goutte à goutte sur les plantes de pieds, sur les blessures saignantes, sur les paupières et sur le nez pour m’empêcher et de respirer et de me concentrer sur la souffrance. Ré-évanouissements, seaux d’eau glacée sur le visage, éther pour me réveiller… Puis le chef d’équipe des tortionnaires qui s’occupaient de moi, Abdeikader Tabka, envoya chercher une petite pince et se mit à arracher des lambeaux de chair saignante, d’entre les doigts de pieds, les ongles des pieds, les bouts tendres des doigts des pieds ; le sang coulait, et il versait sur les blessures de l’éther et de l’alcool à brûler, pour essayer de me faire hurler. Un autre versa de l’alcool sur les poils du pubis et sur les testicules et y mit le feu. Les brûlures mirent des mois à guérir et des traces très nettes en subsistent encore, et pour toute la vie… Huit heures de cet enfer, sans discontinuer. A la fin, il leur fut impossible de me réveiller. Alors ils me traînèrent par les pieds jusqu’à une pièce nue et m’attachèrent par de lourdes chaînes à des anneaux encastrés aux murs. Ils m’y laissèrent deux jours pendant lesquels je refusai de manger ou de leur adresser la parole.

Constamment gardé par quatre policiers qui, en plus, se surveillaient entre eux. Au bout de ces deux jours, une fois légèrement remis, la même équipe de tortionnaires composée de Abdeikader Tabka, Abdesslem Darghouth, un certain Mohsen et trois autres dont j’ai oublié les noms, me mirent une couverture sur la tête pour m’empêcher de voir, et me traînèrent jusqu’à une voiture.

Ils m’emmenèrent jusqu’à une ferme à douze kilomètres de Tunis, une ancienne ferme de colon français complètement isolée, et équipée par la DST pour les séances de torture. Là, on m’arracha les loques qui me restaient sur le corps, on me lia les poignets à une barre de fer, et me voilà de nouveau tout nu, suspendu entre deux tables, la tête en bas. Et de nouveau les coups avec le tuyau d’arrosage qui laisse moins de trace que les autres instruments, le goutte à goutte d’eau puante sur les paupières et le nez, pendant que le Tabka introduisait dans les orifices de mes oreilles des cure-dents et autres morceaux de bois qu’il faisait tourner et gratter, et le sang s’égouttait de mes deux oreilles. Puis, après une pause, on me mit à genoux et on m’introduisit un long tuyau de caoutchouc dans l’anus — sang et évanouissement. Nouvelle séance de perchoir et coups sur les plantes des pieds, cigarettes incandescentes sur les paupières, les lèvres, sur les testicules ; des cloques saignant partout. Ré-évanouissement et nouvelle pause — puis tout recommence. Pour rendre leur sensibilité aux plantes de mes pieds, on me f~ sait descendre dans les caves de la ferme et on m’y traînait avec de l’eau stagnante jusqu’aux genoux, toujours nu, en plein mois de décembre. Les tortionnaires se relayaient à la tâche ; pendant que les uns opéraient, les autres se reposaient, se saoulaient avec du gros rouge, téléphonaient à leurs petites amies, mangeaient et dormaient. A tour de rôle, vers la fin de la nuit, avec le même Tabka on mit par terre une bouteille de verre, un litre et on m’obligea à m’asseoir dessus. Tabka maintenait la bouteille et deux autres pesaient de toutes leurs forces sur mes épaules. Après les premiers déchirements, je m’évanouis et ne repris connaissance que couché, enchaîné dans ma cellule nue, à même le ciment. On dût me laisser me reposer pendant quelques jours, puis on revenait à la charge, avec, toutefois, plus de prudence, car j’étais très mal en point, très affaibli par mes blessures, et par la faim aussi puisque je refusais de rien manger depuis mon arrestation.

Sous Bourguiba,

il y a eu des morts sous la Torture

On venait me harceler à n’importe quelle heure du Jour et de la nuit, brûlures de cigarettes incandescentes, coups de poing et de cravache, bâtonnets introduits dans les tubes des oreilles, lavages forcés d’estomac… ; et bien sûr insultes, crachats au visage, et pendant que quelqu’un me maintenait la bouche ouverte à l’aide d’un crochet de fer, un autre ouvrait sa braguette en s’esclaffant et urinait dans ma bouche. Je me souviens surtout de Abdesslem Darghouth.

Après près d’un mois de ce régime de torture de leur part, et, de ma part, le refus de leur adresser la parole ni même de crier et encore moins de manger, le ministre de l’Intérieur envoya son chef de cabinet se rendre compte de mon état de santé, et tout de suite il ordonne d’arrêter les tortures, ne voulant pas de cadavre sur les bras.

Ce fut le chef de la DST qui vint me le signifier. Changeant complètement de ton, il me pria d’arrêter ma grève de la faim. Il accepta mes conditions : de ne plus être torturé, et de ne plus voir autour de moi tous ceux qui m’avaient torturé. Le 6 février 1974, on me transféra, encore affaibli, à la prison civile de Tunis, et on me mit dans un isoloir très malsain, le pire des cachots de la prison, toujours seul pendant quatre mois. Privé de visites, de livres, de papier, de stylo ; et on ne me donnait de quoi écrire qu’une fois par semaine, le temps d’écrire une lettre à ma femme.

Et parce que j’avais écrit au procureur pour protester contre les tabassages que des gardiens faisaient subir à un camarade devenu fou par suite des tortures, le surveillant-chef de la prison, Jelloul, et son gardien de service, Ahmed Abdeltif, me tabassèrent puis on me rasa le crâne et on me fit descendre à la cave de la prison, ne portant qu’un pantalon et une veste en loques et pleins de poux, à même la peau. On m’attacha à des chaînes de cinquante centimètres de long et on m’y laissa quatre jours, dans l’obscurité totale, couché à même le ciment, faisant mes besoins par terre juste à côté de moi, les chaînes m’empêchant d’aller plus loin. l’avais droit à deux cents grammes de pain noir et à un litre d’eau par vingt-quatre heures. Au bout de ces quatre jours, une fois dans mon cachot, j’ai écrit au juge d’instruction et au procureur pour porter plainte, mais on ne donna aucune suite à mes plaintes.

Le 20 avril 1974, alors que j’attendais d’être présenté au juge d’instruction, on me signifia que le président de la République avait promulgué un décret stipulant qu’en raison des nouvelles poursuites judiciaires dont j’étais l’objet, il annulait la grâce présidentielle par laquelle on m’avait libéré en mars 1970, et qu’en conséquence de quoi je devais subir les dix années de prison qui me restaient de la condamnation de septembre 1968. On appliqua ce décret à quatre autres de mes compagnons de détention ; et un autre décret fut promulgué le 31 mai de la même année contre un autre qui était en liberté et qu’aucune poursuite judiciaire ne touchait. Trois d’entre eux ont été par la suite reconnus non coupables et ne passèrent même pas en jugement. Ils sont toujours en prison avec moi.

Ce sont :

Noureddine BEN KADHER, retenu pour 12 ans,

Gilbert NACCACHE, 12 ans également,

Rachid BELLALOUNA, 8 ans et demi.

Ces décrets prétendaient que la grâce dont nous avions bénéficié en 1970 était conditionnelle. Ce qui est complètement faux, pour les raisons suivantes :

— D’abord parce que dans la législation tunisienne, il existe bien des libérations conditionnelles qui sont appliquées à des détenus qui le demandent uniquement ; ces libérations conditionnelles ne font pas partie des attributions du président de la République, mais d’une commission ad hoc présidée par le ministre de la Justice. Elles n’effacent pas le verdict, mais mettent seulement fin à la contrainte par corps (suspendent la peine et mettent fin à la détention). Et, en cas de récidive, le sujet peut être tenu, sur décision du tribunal, de subir la peine qui lui reste.

Il existe aussi la grâce amnistiante et l’amnistie générale sont votées par l’Assemblée nationale (le Parlement). Non seulement, elles mettent fin définitivement à la contrainte par corps, mais elles effacent aussi le verdict ainsi que les antécédents. Il existe enfin la grâce présidentielle promulguée uniquement par le président de la République lui-même, qui arrête la contrainte par corps (met fin à la détention), mais n’efface pas les antécédents. Cette grâce ne peut toutefois pas être remise en cause ni par le président de la République, ni par aucun tribunal. Et les décrets par lesquels on nous libéra en 1970 font partie de cette catégorie de grâce présidentielle.

Il n’existe, par contre, dans la législation tunisienne aucune grâce présidentielle conditionnelle qui permettrait au président de la République de jeter en prison des citoyens par simples décrets.

C’est pour cela que ces nouveaux décrets de 1974 n’ont aucun fondement juridique, ni même aucun antécédent, sauf dans le Moyen Age et les lettres de cachets de triste mémoire qui, par simple décision du prince, décidaient de la vie et de la mort des sujets.

— Plus encore, on ne pouvait même pas prétendre que les décrets de grâce de mars 1970 étaient « conditionnels ». D’une part, parce qu’aucun de nous n’a jamais demandé de grâce, conditionnelle ou pas conditionnelle. Et, d’autre part, parce que, à aucun moment, ni lors de notre libération, ni après, on ne nous a signifié ni par écrit ni oralement que notre libération était conditionnée par quoi que ce soit. Et, enfin, à aucun moment nous ne nous sommes engagés à quoi que ce soit, en échange de notre libération, ni par écrit, ni oralement.

— Enfin, le prétexte invoqué pour la révocation des décrets de 1970 prétendument conditionnels, de poursuites judiciaires intentées contre nous n’est pas valable non plus ; et cela pour deux raisons :

D’abord parce que selon la Constitution même de la Tunisie, dans son article 12, « tout prévenu est présumé innocent jusqu’à ce que sa culpabilité soit établie à la suite d’une procédure lui offrant les garanties indispensables à sa défense ». II est donc clair que de simples poursuites judiciaires ne constituent nullement une preuve de culpabilité ; et par là même, les décrets publiés avant les conclusions du procès sont sans aucun

doute possible un déni de justice flagrant.

Plus grave encore, ces décrets de retrait de grâce ont été appliqués à trois personnes qui ont été reconnues par le juge qui instruisait l’affaire comme non coupables et qui n’ont pas comparu, de ce fait, devant le tribunal. Par conséquent, la prétendue condition, si elle existait, ne pouvait pas s’appliquer à eux.

Il s’agit des susnommés Noureddine Ben Kadher, Gilbert Naccache, et Rachid Bellallouna. L’aberration est donc, pour ce qui les concerne, encore plus évidente, et d’autant plus flagrante l’injustice.

Nous avons protesté contre cette injustice, écrit des lettres au ministre de la Justice, au procureur général de la République, au Tribunal administratif pour demander qu’on nous donne au moins les moyens légaux, nous permettant d’introduire une action en justice contre ces décrets scélérats. Mais on continue, depuis cinq ans, à nous opposer un profond silence, nous laissant moisir en prison sans le moindre recours.

Il y a un an une plainte a été déposée auprès de la Commission internationale des Droits de l’Homme auprès des Nations unies, avec l’appui d’Amnesty International. Cette plainte a été acceptée et enregistrée par ladite commission, qui a fait savoir qu’elle allait présenter le cas aux autorités tunisiennes pour demander des explications. Et depuis, aucune nouvelle, ni dans un sens, ni dans l’autre.

Pour revenir à mon récit, je ne dus comparaître devant le juge d’instruction que quatre mois après mon arrestation. Et quand j’ai voulu parler au juge d’instruction des tortures que j’avais subies chez les flics, il tenta de m’arrêter en disant que ça ne l’intéressait pas, et en brandissant la feuille transmise par les flics (et où je disais que je refusais de parler devant la police, exigeant un juge et la présence de mon avocat comme le garantit le Code de procédure pénale) ; le juge ajouta : « D’ailleurs, la preuve que tu n’as pas été torturé, c’est que tu n’as rien avoué aux policiers. Si tu avais été torturé, tu aurais parlé. » A cela, je répondis que les preuves de tortures subsistent encore sur mon corps, et que je demandais une expertise médicale, pour établir le fait. Mais il refusa cette requête, l’ai dû alors dire que s’il n’inscrivait pas sur le procès verbal que j’ai été torturé, et s’il n’y mettait pas les noms de mes tortionnaires, je ne signerais rien ; que je connaissais parfaitement mes droits. Il a fini par mettre ce que je voulais.

Le procès fut ouvert le 5 août 1974 par la Cour de Sûreté de l’Etat. Quand ce fut mon tour d’être interrogé, le président de la cour a voulu lui aussi m’empêcher de parler de la torture. Là aussi, j’ai dû menacer de ne rien dire s’il ne me laissait pas décrire les tortures qu’on m’avait fait subir. Finalement, il me laissa parler et j’ai pu décrire dans le détail toutes les tortures qu’on m’avait fait subir, les sévices corporels et moraux.

J’ai donné les noms de mes tortionnaires et j’ai même montré à la cour certains d’entre eux qui étaient présents dans la salle d’audience, disséminés dans le public. Evidemment, ils se sont vite éclipsés, de peur d’être pris à partie par les familles et le public présents dans la salle.

De cela, étaient donc témoins non seulement la Cour de Sûreté de l’Etat (composée d’un président, Hedi Sâaied, de deux juges, Mohsen El Mây et un autre, de deux députés, El Ayadi et Ben Amor, et de l’avocat général, Saâdaoui), mais aussi une centaine d’avocats, des représentants de la presse nationale et internationale, des observateurs étrangers envoyés par certains organismes humanitaires et un large public de quelques centaines de personnes. De plus, ça doit se trouver inscrit dans le procès verbal du tribunal.

Là encore, comme en 1968, face à mon attachement à mes droits élémentaires de pensée, de presse et d’association, garantis à la fois par les conventions internationales auxquelles la Tunisie était liée en les contresignant, et par la Constitution propre de la Tunisie que le régime en place lui-même avait promulguée, la Cour de Sûreté de l’Etat m’a condamné à dix ans de prison ferme ; pour les mêmes chefs d’accusation qu’en 1968 (« atteinte à la sûreté de l’Etat », « appartenance à une organisation non autorisée », et « diffusion de fausses nouvelles »…). Pourtant, et pas plus qu’en 1968, la cour n’apporta la moindre preuve ni de violences commises par nous, ni même de projets de violence. Se basant uniquement, et comme toujours, sur des articles de presse et des tracts qui parlaient de grèves et de mécontentement populaires, et qui critiquaient certains aspects de la politique du régime et de ses pratiques antidémocratiques, la cour nous condamna à des lourdes peines sans avoir apporté la moindre preuve de la prétendue fausseté des informations incriminées.

Les avocats eux-mêmes ont prouvé que le procès n’est autre qu’un procès d’opinion, sans plus, monté de toutes pièces contre des jeunes qui ont des options différentes de celles des hommes du régime, et qui s’opposaient intellectuellement et moralement au régime et à son parti unique, appelant au respect des libertés fondamentales et des Droits de l’Homme.

Je me retrouvais donc, aux termes de ce procès d’opinion, avec vingt ans de prison ferme. Et le jour même du verdict, je fus ramené à la prison du Nador de Bizerte, toujours seul, dans une cellule complètement isolée.

Ce ne fut qu’en février 1975, après plus d’une année de total isolement, et à la suite d’une grève de la faim entreprise par tous les détenus politiques de la prison qu’on me mit avec mes autres codétenus, et que mon long isolement prît fin.

AHMED BEN OTHMAN, Détenu politique à la prison du Nador.

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