Plainte contre Beji Caid Essebsi pour torture: ses arguments de défense

Faisant l’objet d’une plainte pour torture et homicide volontaire, la question se pose : comment Beji Caid Essebsi compte-t-il se défendre ?On retrouve la plupart de ses arguments de défense dans une interview inconnue du grand public et paru dans l’ouvrage collectif « Bourguiba : la trace et l’héritage » (664 pages,Editeur : Karthala 2004)

 Si cette interview a été lue et amendée par Beji Caid Essebsi comme le précise les auteurs de « Bourguiba,la trace et l’héritage », ce dernier ne l’a pas intégré ans les annexes de ses « Mémoires » : «  habib Bourguiba : Le bon grain et l’ivraie » paru en 2009. Et pour cause, dans cette interview qui date de 2002, Beji Caid Essebsi a été obligé de répondre sur des sujets brulants : La torture sous Bourguiba quand il était au Ministère de l’Intérieur (de 1956 à 1969), la tentative de coup d’Etat en 1962, la répression du Mouvement Perspectives (l’extrême Gauche sous Bourguiba à partir de 1967)

Il s’agit des mêmes sujets qui ont refait surface en 2011 et qui ont motivés la plainte déposée contre lui pour torture et homicide volontaire.

Ouvrage : Bourguiba la trace et l’héritage », Ouvrage collectif, sous la direction de Michel Camau et Vincent Geisser. : 01/05/2004 Editeur : Karthala. Entretien Béji Caid Essebsi, pp 577-601. Entretien réalisé par Michel Camau et Vincent Geisser en avril 2002. Transcription revue et corrigée par Béji Caid Essebsi.

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Quand vous étiez au ministère de l’intérieur, vous avez eu connaître directement de la politique du régime à l’égard des opposants et notamment du groupe Perspectives. Y -avait-il conscience d’un danger, des alertes ?

Beji Caid Essebsi: À l’époque, le ministère de l’Intérieur n’était pas le ministère de la police mais celui de la politique générale, à travers notamment l’action des gouverneurs. Bien sûr, dans ce cadre, il avait pour rôle de mettre fin aux atteintes à l’ordre public et de réprimer les fauteurs de troubles. Mais nous n’avons pas eu beaucoup à intervenir en ce domaine. Certes, il y a eu l’affaire yousséfiste mais celle-ci a été traitée principalement par le parti. D’ailleurs, nous ne sommes pas encore guéris des conséquences néfastes de cette scission qui a beaucoup hypothéqué le présent et une grande partie de l’avenir de la Tunisie. Après, se sont manifestés ceux que vous appelez les « perspectivistes ». Ils ne présentaient quelque importance que dans la mesure où ils étaient généralement des gens instruits, des professeurs, des intellectuels…

Ils ont commencé leurs activités à Paris, puis à Tunis en 1964. En 1966, la police a procédé à de premières arrestations suite à la saisie de leur revue, Perspectives, imprimée à Paris. Les choses se sont envenimées, notamment en 1967 avec l’arrestation de Ben Jenner (« l’affaire Ben Jennet ») et surtout en 1968.

Beji Caid Essebsi:J’ai l’habitude d’assumer mes responsabilités. Jusqu’au 5 juin 1967, j’étais responsable, d’abord en tant que directeur de l’administration régionale – j’étais pratiquement le numéro 2 du ministère de l’Intérieur –, ensuite comme directeur de la Sûreté à partir de 1963 et enfin comme ministre de l’Intérieur, à partir de 1965. Mais en juin 1967, Bourguiba a confié la direction générale de la Sûreté à Tahar Belkhodja et ce domaine a échappé à mon contrôle bien que je sois resté ministre de l’Intérieur. J’ai, d’ailleurs, eu récemment une polémique à ce sujet avec T. Belk¬hodja, qui dans son livre a présenté une version des circonstances de sa nomination contraire à la vérité. Tout ce qui est antérieur au 5 juin 1967 est de ma responsabilité.

Le 5 juin 1967 a eu pour contexte la « guerre des Six Jours » opposant Israël à l’Égypte, la Syrie et la Jordanie. Le gouvernement tunisien avait sur la question palestinienne une approche différente de celle des diri¬geants du Machrek. Bourguiba l’avait exposée lors de sa tournée au Moyen-Orient en février 1965, où, je l’avais accompagné en ma qualité de responsable des services de sécurité. Lorsque la guerre a éclaté, le gouvernement tunisien n’a pas réagi avec la célérité requise pour

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dénoncer Israël et témoigner de sa solidarité avec les pays arabes. Il a tergiversé : Bourguiba était à Carthage, nous ne pouvions prendre posi¬tion sans le consulter. Les gens sont descendus dans la rue. Au début, ils se bornaient à manifester. Ils se sont amassés devant l’ambassade de Grande-Bretagne, au centre de Tunis, puis ils sont allés devant le Centr¬culturel américain. Ce jour-là, comme d’habitude, à Tunis, une seule brigade de police était en service. Chaque brigade – elles se relayaient toutes les six heures – comptait 125 agents. Mais, une fois décomptés les personnels malades, en congé ou affectés à des postes de protection des ambassades ou autres bâtiments, il n’y avait, en tout et pour tout, le 5 juin, que 55 policiers en ville. En effet, au ministère de l’Intérieur, nous ne nous appuyions pas principalement sur les forces de police – nous n’en avions pas – mais nous tenions par la force politique, le rayonnement des dirigeants, le parti… II fallait que le Bureau politique adopte une position et celle-ci a tardé. Les manifestants, lorsqu’ils ont vu qu’il n’y avait pas de forces de police devant, ont commencé à jeter des pierres. À la direc¬tion du parti, nous avons eu une discussion. Certains étaient partisans de l’utilisation de la force, c’est-à-dire du recours à l’armée.

Qui était partisan de l’utilisation de la force ?

Beji Caid Essebsi: Ahmed Ben Salah, Mohamed Sayah, bien sûr, Allala Laouiti, secré¬taire particulier de Bourguiba, peut-être Tahar Belkhodja, qui était le chef de cabinet de Ben Salah. Allala Laouiti m’a téléphoné à ce sujet. Je lui ai fait observer que, pour une affaire de cette nature, il importait que le président lui-même me fit connaître directement sa position. Moi, j’étais contre l’utilisation de la force. J’avais compris qu’au-delà de quelques éléments qui voulaient en découdre avec le régime, il s’agissait d’un mouvement populaire. Je l’ai dit à Bahi Laghdam, qui était, lui-même, objet de pressions. Ahmed Mestiri, le ministre de la Défense nationale, qui n’était pas partisan de l’implication de l’armée dans le rétablissement de l’ordre, a considéré, quant à lui, que l’armée ne lui appartenait pas mais que si la décision de la faire intervenir était prise par le gouverne¬ment, il lui fallait une réquisition du ministre de l’Intérieur, c’est-à-dire de moi-même. Je n’ai pas voulu procéder à une réquisition.

En ville, il y a eu des débordements, surtout en raison d’une fausse manoeuvre du Bureau politique. Celui-ci a décidé d’organiser une réunion publique au centre-ville, sur l’emplacement de la foire -commerciale de Tunis, avenue Mohamed-V. La réunion, à laquelle les gens avaient été conviés par haut-parleurs, était présidée par Mongi Slim et Ahmed Ben Salah. Elle a mal tourné dans la mesure où les actes les plus graves ont été commis à l’issue de ce meeting : lorsque les gens en sont sortis, ils ont commencé à saccager, à brûler, etc.

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Ces actes ont été commis par les participants à la réunion organisée par le parti ?

Beji Caid Essebsi: Bien entendu ! C’était n’importe qui. On avait organisé une réunion populaire pour essayer de canaliser la réaction aux événements du Moyen-Orient. En réalité, il n’y a pas eu de morts ni un seul coup de feu tiré. Je considère que ce qui s’est passé n’est, en définitive, pas très grave, compte tenu des circonstances_ Le lendemain, je ne vous le cacherai pas, nous avons fait appel à des peintres pour rebadigeonner la ville et nous avons présenté des excuses à l’ambassadeur de Grande-Bretagne et au Grand Rabbin. La synagogue de Tunis n’avait pas brûlé mais des manifestants y étaient entrés et avaient tenté, en vain, d’y mettre le feu.

Nous avons eu un différend sur la façon de gérer cette crise. Les uns souhaitaient recourir à la force tandis que pour ma part je voulais qu’on utilise des moyens politiques. On a mené contre moi toute une campagne pour essayer de me déloger. Il paraît que je gênais dans la mesure où je me conformais à la politique du gouvernement mais essayais d’agir avec discernement. Certains ont vu le président Bourguiba pour tenter de faire pression sur lui. D’après Tahar Belkhodja, chef de cabinet de Ben Salah (qui, lui-même, était aussi à l’origine de ces pressions), il aurait vu le président qui lui aurait dit : « D’accord, je vais te charger de ceci, je vais te charger de cela. » Jusque-là, c’est peut-être vrai. Mais lorsqu’il dit que le lendemain Bourguiba nous aurait reçus tous les deux ensemble et aurait tenu tels ou tels propos, je réponds que c’est faux. Je n’ai pas rencontré le président pour la bonne raison qu’il était malade. J’ai opéré sans son accord mais avec celui de Bahi Ladgham, qui était en charge de cette affaire. Nous ne nous sommes rencontrés chez le président que le 9 juin, pour tirer la leçon des événements. Avant cette réunion, je me suis entre¬tenu longuement avec Bourguiba, une heure et demie durant, pour lui expliquer le pourquoi et le comment de ce qui s’était passé. Je lui ai dit : « Il serait indigne de votre régime de nous défausser sur la police. Nous avons été en présence d’un mouvement spontané du peuple qui était mécontent de notre position sur le Moyen-Orient. » Il l’a compris. J’ai remis mon poste à sa disposition mais il a estimé qu’il n’en était pas question. J’ai accepté la nomination de Tahar Belkhodja comme directeur de la Sûreté, c’est-à-dire de la police, à la place de Fouad Mebazaa, tout en précisant que j’avais moi-même assumé la responsabilité directe des opérations le 5 juin. Deux jours après cette réunion, Tahar Belkhodja a demandé de diriger également la Garde nationale. Bourguiba a acquiescé en le nommant directeur général de la Sûreté. Il a consenti cette conces-sion dans la mesure où il avait refusé mon départ du ministère. J’ai dit à Bourguiba que cette nomination cumulative était une erreur. Il m’a répondu : « Laisse-le faire son expérience, on verra ! » À vrai dire, cette « expérience » a tourné court. En tout cas, à partir du 9 juin 1967, je n’étais plus, de fait, responsable de la sécurité. Celle-ci est passée sous le enntrffle de Tahar Relkhoclia C’est donc lui nui a eu à traiter de « l’affaire

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Ben Jennet » et des Perspectivistes. Je me souviens bien de Ben Jennet parce que nous avions filmé les manifestations et qu’il apparaissait sur les images, avec d’ailleurs des gens qui étaient du parti. Néanmoins l’affaire a été traitée par Tahar Belkhodja et non par moi. Cela dit, je ne sais pas exactement de quoi les perspectivistes se plaignent. Ils disent qu’ils ont été victimes de violences. Certains de mes amis, il est vrai, ont fait de la prison.

Nombre d’entre eux ont été arrêtés en 1968 et ont fait l’objet de tortures. Ils disent que lors de leur emprisonnement à Borj Er Roumi, ils ont découvert une autre face de la Tunisie qu’ils n’imaginaient pas. D’ailleurs, ils y ont croisé des condamnés du complot de 1962, détenus dans des conditions ahurissantes.

Beji Caid Essebsi::Les conditions étaient difficiles parce que Borj Er Roumi était une ancienne prison française, celle de la Légion étrangère. Personnellement, je ne l’ai visitée qu’après. J’ai vu que c’étaient des caves humides. Mais auparavant, je ne le savais pas.

Cette affaire livre sur Bourguiba et son régime un éclairage peu favorable.

Beji Caid Essebsi: Je ne veux pas dédouaner Bourguiba ni me dédouaner moi-même, puisque après tout il y a eu toute une période où moi-même j’étais responsable. Tahar Belkhodja n’a été responsable qu’à partir de juin 1967. J’ai eu à connaître de l’affaire du complot de décembre 1962, pour laquelle Bourguiba s’est montré très intransigeant. Mais je ne crois pas qu’il savait exactement dans quelles conditions les condamnés étaient détenus. Il ne s’occupait pas de ces choses-là. Néanmoins son intransigeance, son refus de l’éventualité de leur libération relèvent du constat.

Vous avez pu le vérifier vous-même, à Borj Er Roumi les prisonniers étaient détenus dans des caves. Les condamnés du complot de 1962 y sont restés pendant plus de dix ans. Les condamnés du groupe Perspectives y sont restés…

Beji Caid Essebsi: Ceux-là, ils n’étaient pas dans des caves…

Ils sont restés quatre mois dans les caves.

Beji Caid Essebsi: Je ne sais pas si vous me croyez, mais je l’apprends maintenant.

Ils ont décrit ces conditions de détention. Gilbert Naccache a publié un livre, Cristal.

Beji Caid Essebsi: Ils ont été arrêtés en 1968. Je n’ai pas eu à m’occuper de l’affaire de Perspectives. Pour celle du complot de décembre 1962, j’étais en fonctions puisque, comme je l’ai déjà dit, j’ai été nommé directeur de la Sûreté à cette occasion. Mais elle a été traitée par le ministère de la Défense

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nationale parce que des militaires ont été impliqués. D’ailleurs, les condamnations ont été prononcées par le Tribunal militaire. Ils sont restés sous le contrôle de l’armée jusqu’au jugement. Pour l’exécution des peines, ils ont d’abord été détenus à Ghar el Mellah, en bord de mer, où les conditions étaient très mauvaises. On les a ensuite transférés à Borj Er Roumi, l’ancienne prison de la Légion étrangère qui avait été réaménagée

Lire l’enquête de Sami Ben Abdallah sur Beji Caid Essebsi

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