Le mal qui ronge et qui mine l’Opposition tunisienne- Coup de pied dans la fourmilière

Mai 2005 j’écrivais « Nul doute que la victoire de M. Ben Ali est de créer une opposition à l’image du système qu’il a conçu. Un système corrompu, autoritaire. Un Etat policier. Une opposition policière. Nul doute aussi que la défaite de M. Ben Ali aura lieu quand cette opposition instaurera un nouvel ordre moral et éthique, non pas sur le papier des discours mais dans les faits et les pratiques. Toutes les révolutions dans l’histoire de l’Humanité, tous les changements ont réussit parce qu’ils voulaient instaurer un nouvel ordre moral et éthique pour la société. » (Sami Ben Abdallah)

Le 17 décembre 2010, ce qu’on appelle « révolution tunisienne » a éclaté et a pris fn le 14 janvier 2011. Elle n’était ni « pensée » ni « théorisée » ni « attendue » et ne se proposait d’instaurer « aucun nouvel ordre éthique et moral ».

Un an après, sur le fond, rien n’a changé en Tunisie car les mêmes causes produiront les mêmes effets…toujours. Et tant qu’il n’y a pas une volonté de s’attaquer à ces causes, rien ne changera.

Ben Ali n’était pas une cause mais un simple « symptôme ».

 

Le mal qui ronge et qui mine l’Opposition

 Coup de pied dans la fourmilière

Jeudi 26 mai 2005

Par Sami Ben Abdallah

Publié sur la Liste Tunisnews et d’autres sites politiques.

« Dis au monde entier de nous sortir de cette tombe » Hamadi Jbeli, journaliste tunisien condamné à 16 ans de prison.

« Je compte mener une grève de la faim prochainement, pour protester contre l’injuste assignation à résidence dont je suis victime au sud tunisien, à 500 km de ma femme et mes enfants » Abdallah Zouari, journaliste tunisien, assigné à résidence au sud tunisien, après 11 ans d’emprisonnement.

En Tunisie, les langues se délient au sujet de la fortune inestimable que se sont constituées les familles proches du pouvoir, sans compter tout l’argent qui a été transféré sur des comptes numérotés à l’étranger. Il y a un an, les Tunisiens souffrant du poids de la crise sociale ont été choqués de prendre connaissance d’une liste de 127 d’hommes d’affaires proches du pouvoir qui ont ruiné le système bancaire tunisien. En échange de leur soutien à la dictature de M. Ben Ali, ils ont bénéficié de crédits démesurés s’élevant pour chacun d’entre eux à des millions d’euros, devenus pour la majorité des créances douteuses, irrécouvrables. Ils ont ainsi hypothéqué l’avenir des Tunisiens.

Il y a un an, Mr Nejib Chebbi, SG du PDP, avait pris son courage à deux mains pour réclamer une commission d’enquête nationale à propos de la gestion de cet argent du peuple, car quand on est au pouvoir et, qui plus est, élu théoriquement au suffrage universel, quelle que soit la position que l’on occupe, aussi importante soit-elle, telle la présidence de la République, l’on doit rendre des comptes.

Quand on s’affiche comme un Homme ou une femme publique, que l’on soit au pouvoir ou dans l’opposition, quelle que soit la position que l’on occupe, l’on doit aussi rendre des comptes au peuple de l’opposition car il n’y a pas d’intouchable, d’irréprochable, de parfait, d’irremplaçable, ni de personne au dessus de la critique. Les précurseurs de la contestation méritent le respect tant qu’ils sont dans le vrai, mais il ne s’agit aucunement d’une reconnaissance inconditionnelle.

Les techniques classiques de diversion, de rhétorique, de démagogie, de victimisation, de jouer le martyr, de voir le complot du pouvoir partout afin de se donner de l’importance pour des personnes en mal de légitimité, les Communiqués rédigés à la hâte et signés par des prête –noms , toutes ces effets spéciaux mis de coté, on ne peut considérer toute critique comme campagne de dénigrement, tout fait avéré comme une atteinte à la moralité, toute allusion subtile comme diffamation ou injure.

On le dira jamais assez. Quelle que soit la position que l’on occupe, l’on doit rendre des comptes, car à chaque pouvoir, il faut un contre-pouvoir. A chaque pharaon il faut un Moïse. Que l’on ait milité dans les années 60 ou 50, que l’on ait été emprisonné, torturé, condamné à l’exil, cela ne dispense aucun de rendre des comptes car nul n’est au-dessus de la critique. On ne peut prétendre militer pour la démocratie et refuser les règles du jeu démocratique : ne pas rendre des comptes et refuser la transparence.

Quand on n’a rien à se reprocher, rien qui nous fait rougir, pourquoi avoir peur de la transparence ?

Ce sont là, incontestablement des sujets tabous, des questions qui dérangent, et des vérités qui blessent. Parmi ces tabous, ces sujets qui fâchent, il y a incontestablement cette épineuse question de la transparence qui fait défaut à certaines militants de l’opposition. Il existe ce sujet tabou qu’est le financement, qui certes par le passé, dit-on, a été utilisé par le pouvoir « pour diaboliser l’opposition, pour la priver de moyens et pour la discréditer ».

Cependant, est-ce parce que cela pourrait être utilisé par le régime que l’on doit fuir certains sujets et éviter de répondre à certaines questions ? Par ailleurs, si la situation difficile de certaines ONG autorisent des entorses à la règle démocratiques, ces exceptions ne sauraient devenir la règle.

L’impression qui se dégage aujourd’hui est que le pouvoir a réussit à imposer certaines limites à l’opposition. Mais il y a là une question qui s’impose, quoiqu’elle dérange : certains ne se sont-ils pas accommodés des limites du pouvoir, parce qu’ils y trouveraient leur compte ? S’agirait-il d’un prétexte ? Car on ne cesse de dire que ces sujets là peuvent servir à M. Ben Ali ! Mais on ne comprend pas comment, quand on n’a rien à se reprocher, rien qui fasse rougir, comment ce genre de sujets pourrait servir à M. Ben Ali ?

Des ruines d’ONG ?

Outre le financement, il y a un autre sujet tabou. Celui de ces ONG qui font partie du patrimoine de l’opposition pour ne pas dire du patrimoine national du pays et qui sont aujourd’hui en état de décomposition avancée. Il ne fait aucun doute que la responsabilité du pouvoir qui ne supporte pas que des ONG échappent à son contrôle est établie. Mais aussi, l’origine de leur maladie vient de leurs dirigeants. Il y a peu de temps encore, ces ONG étaient une fierté pour l’opposition et pour le pays . Qu’en est-il aujourd’hui du syndicat étudiant l’UGET ? Qu’en est-il aujourd’hui du CNLT ? Qu’en est-il aujourd’hui de l’UGTT ?

Il y a peu de temps encore, certaines de ces ONG étaient des points de rencontre de toutes les familles politiques du pays, des bastions de résistance contre la dictature, des témoins de la diversité culturelle et politique du pays où des islamistes et ceux de la gauche se côtoyaient. Aujourd’hui, à les voir, elles ressemblent à des ruines. Elles ne sont plus le point de rencontre de familles politiques, mais d’une seule famille. L‘absence de contre pouvoirs, de culture de la transparence a été à l’origine de nombreuses dérives. C’est donner raison à Montesquieu qui professait que le pouvoir corrompt, qu’un dictateur sommeille au fond de chacun de nous et que le fondement de la démocratie est le contre-pouvoir.

On rétorquera « que leurs comités de directions changent, leurs présidents, leurs porte-paroles aussi » ! C’est un trompe l’œil. Le pouvoir suprême, les relations publiques, les finances, la plus modeste des tâches, celle d’accéder au courrier, à une boite mail virtuelle demeure entre les mains des mêmes personnes qui en dépit des annonces des supposées alternances ne changent pas. Elles sont devenus à l’image d’un Ben Ali qui de lui-même ne quittera jamais le pouvoir, des « à vie ».

Ne dit-on pas que Ben Ali s’est taillé une immunité sur mesure parce que même s’il songeait un jour à quitter le pouvoir, il ne le pourrait pas, tellement est présente la peur d’avoir à rendre des comptes et parce qu’il est devenu l’otage d’un système où les enjeux financiers le dépassent ? C’est à se demander également si, tel un Ben Ali, ces militants « à vie » d’ONG et leur cour ne peuvent les quitter, n’accepteront jamais d’élections libres qui écarteront des directions cette pléthore des courtisans et courtisanes, d’hommes de pailles et des prête-noms, par peur que les enjeux financiers jusque-là occultés ne soient mis en lumière et par peur d’avoir à rendre des comptes sur les finances ?

Alors qui sont les autres militants ? Ou des militants qui laissent faire, ou des militants qui ne savent pas, ou des militants qui ont déserté l’arène. Mais au total, ne sont-ils pas à l’image de ces Ministres de Ben Ali, des fusibles, une façade démocratique, un trompe l’œil ?

Ces associations ont cessé d’être des ONG de la société civile pour devenir des ONG de personnes. Elles ont cessé d’être un patrimoine collectif pour devenir un patrimoine privé, un héritage qu’on pourrait se transmettre entre mari et femme, entre parents et enfants, entre bonnes familles tunisoises authentiques et parvenues. Elles ne servent plus les causes des opprimés et des anonymes, elles servent la cause des personnes qui les maintiennent sous tutelle. Comment pourrait-il y avoir une relève ? Si ces « à vie » ont réussit à faire le vide autour d’eux, qu’ils ont pris ces ONG en otage. Elles ont perdu la culture du terrain. Comment pourrait-il en être autrement quand elles sont dirigées à distance. La majorité des Communiqués qu’elles diffusent, quand ils ne sont pas rédigés à l’avance ou à la hâte et auxquels on appose un prête-nom tels les Communiqués du régime, vantent les qualités de leurs responsables et versent dans les pratiques détestables du culte de la personnalité.

Ainsi, si la propagande officielle nous fait découvrir un Bel Ali omniprésent, omniscient, omnipotent, sauveur de la patrie, l’inflation des communiqués de ces ONG nous étale les CV des uns et des autres. Et on découvre dans la préface des livres que ces responsables vivraient une persécution ininterrompue depuis l’ascension de Ben Ali au pouvoir, qu’ils seraient des figures très populaires- sans qu‘on ne le sache.

Pourquoi l’opposition ? Pourquoi faire ? Pourquoi ?

Ces dernières sont aussi des questions qui dérangent, auxquelles on n’est pas prêt de répondre de sitôt. Car le silence qu’observe certaines figures qui servent de repères moraux est troublant : on pourrait le trouver dangereux, douteux et, en désespoir de cause, complice. En fins calculateurs, d’autres temporiseront, patienteront et éviteront de s’exprimer .

On prendra donc cet instant historique à témoin. On prendra notre pays à témoin. Il y a aujourd’hui ceux qui cautionnent le mensonge. Ils ne pourront dire : je ne savais pas. Parce qu’on ne peut tirer profit du système, attendre le dernier quart d’heure pour le dénoncer ou telle une girouette, observer le mouvement du vent. En politique, on ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre et ce n’est pas bien de cracher dans la soupe. Pourquoi ceux qui dans les coulisses et qui constituent la majorité du peuple de l’opposition, dénoncent ces pratiques détestables dans les coulisses qui leur sont familières, et n’en disent rien en public ?

Non, il est injuste de dire qu’ils sont Tous pourris. De nombreux militants parmi eux ont payé le prix le plus fort pour s’opposer à la terrible machine de la dictature. Ils ont résisté devant les humiliations de leurs familles. Certaines femmes ont été violées, sur d’autres on a fabriqué des montages pornographiques. Des militants ont résisté devant les coups de bâtons des sinistres tortionnaires. Ils sont restés debout, dignes devant une justice aux ordres incarnant, transcendant, le rêve des Tunisiens pour une vie digne, libre. D‘autres, meurtris dans l’âme ont été pourchassés du pays, condamnés à l’exil.

Des Opposants crédibles ont pris la mauvaise habitude, depuis des années, de dire en public l’inverse de qu’ils disent dans les coulisses.

Mais avoir résisté des années pour se taire aujourd’hui, quand ces pratiques se font au su et au vu de tout le monde est problématique. Le peuple ne saurait-il pas la vérité ! Nous la lui disons. Nous sommes arrivés à un stade de lâcheté intellectuelle, au point qu’une étrangère qui s’est liée avec un Tunisien représente l’opposition tunisienne aux frais de la princesse, sans que nul n’ose lui dire que les Tunisiens seraient mieux inspirés et qualifiés qu’elle pour évoquer les problèmes intérieures de la Tunisie et des Tunisiens et que par dessus tout , il y a là, des questions d’orgueil et de souveraineté nationale.

Nul doute que la victoire de M. Ben Ali est de créer une opposition à l’image du système qu’il a conçu. Un système corrompu, autoritaire. Un Etat policier. Une opposition policière. Nul doute aussi que la défaite de M. Ben Ali aura lieu quand cette opposition instaurera un nouvel ordre moral et éthique, non pas sur le papier des discours mais dans les faits et les pratiques. Toutes les révolutions dans l’histoire de l’Humanité, tous les changements ont réussit parce qu’ils voulaient instaurer un nouvel ordre moral et éthique pour la société.

C’est dire que l’opposition tunisienne a son destin en main et est à même aujourd’hui de dépasser le cercle vicieux dans laquelle s’est engouffrée depuis des années. Elle pourrait aujourd’hui retrouver sa crédibilité aux yeux du commun des mortels, ne plus donner de raisons d’être à sa méfiance qui s’est installée à force de voir les mêmes pratiques se reproduire de nouveau ; elle pourrait rassurer les Tunisiens sur l’avenir de la Tunisie et mettre fin solennellement à ces pratiques qui hypothèquent son devenir, dans un jeu d’écriture comptable, ou une cotation dans le marché des droits de l’Homme. Et les intermédiaires de ce dernier ? à chacun sa commission. Ceux-là usent du budget de leurs ONG comme argent de poche…

Ce sont là des dénonciations virulentes d’opposants crédibles qui ont pris la mauvaise habitude, depuis des années, de dire en public l’inverse de qu’ils disent dans les coulisses .

La vérité ne peut pas être injurieuse. La vérité ne peut pas être diffamatoire. Elle vient en vrac ou elle est fardée et elle blesse… mais elle finit par triompher et elle fera incontestablement le procès de ceux qui ont voulu l’enterrer vivante et de leurs complices : ceux qui se sont rendus coupables par leur silence, par leur supposée sagesse, par leur prétendue indifférence …

Regardez-les aujourd’hui. Quand un Ben Ali laisse faire son pouvoir policier, qui torture, qui corrompe au nom des intérêts supérieurs de la patrie, eux aussi, se taisent et cautionnent le mensonge au nom de l’intérêt suprême de l’opposition.

Sami Ben Abdallah Sami_tunisie_soir@yahoo.fr

par :Sami Ben Abdallah

Source: http://pdpinfo.org/spip.php?article840

http://tunisnews.net/archive/26mai05.htm

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