Livre les Ministres de Bourguiba de Mounir Charfi

Les ministres de Bourguiba (1956-1987), Mounir Charfi, éd. L’Harmattan, Paris, 1989 est un ouvrage méconnu du grand public, pourtant il mérite d’être acheté et lu.

L’ouvrage a été traduit en arabe. Il apporte des éclairages importants sur la logique de sélection des Ministres sous Bourguiba, leurs origines et appartenances socioprofessionnelles. Et confirme par exemple, chiffres à l’appui, la logique « régionaliste » de Bourguiba dans le choix de ses collaborateurs.

Feu Dali Jazi a encadré ce travail de recherche et l’a préfacé. Feu Dali Jazi écrit :

« Les ministres de Bourguiba assument une lourde responsabilité dans la détérioration du système politique en Tunisie. La faible personnalité des uns, ainsi que les ambitions et les convoitises des autres, ont contribué à l’instauration du pouvoir personnel et ont, par conséquent, nui au pays. Rares, très rares sont les démissions ministérielles relevées dans l’histoire des « ministres de Bourguiba » ; jusqu’au jour où Zine El Abidine Ben Ali —alors Premier ministre — a décidé la destitution de M. Habib Bourguiba.

C’est là une leçon de plus qu’il convient de tirer. Tout manquement à ses responsabilités de la part d’un ministre ne peut qu’exposer le pays aux pires conséquences. Et l’histoire ne pardonne pas »

Malheureusement, feu Dali Jazi n’a pas tiré des enseignements de sa propre préface. Car ayant été durant de longues années un Ministre de Ben Ali, son jugement sur les Ministres de Bourguiba demeure valable sur ceux de Ben Ali.

Et peut être sur ceux du nouveau Premier Ministre, Hamadi Jebali.

Feu DALI JAZI: Adhérant au Rassemblement constitutionnel démocratique en 1989, il en devient membre du comité central puis du bureau politique avant d’occuper, dès 1988, plusieurs postes au sein du gouvernement et à la tête de diverses institutions.

 Il occupe successivement les fonctions de ministre de la santé publique (1989-1992), de premier président de la Cour des comptes avec rang de ministre, de président de la Cour de discipline financière, de ministre de l’enseignement supérieur (novembre 1994-novembre 1999) et de ministre délégué auprès du premier ministre chargé des droits de l’homme, de la communication et des relations avec la Chambre des députés (novembre 1999-avril 2000). Il est aussi ministre conseiller auprès du président de la République avant d’être nommé ministre de la défense nationale (janvier 2001-novembre 2004) puis président du Conseil économique et social en août 2005.

 Jazi est en outre ambassadeur de Tunisie en Autriche et en Hongrie et auprès d’organismes des Nations unies comme l’Agence internationale de l’énergie atomique et de l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel à Vienne.

 Il est décoré du grand cordon de l’Ordre de la République et des insignes de grand officier de l’Ordre du 7 Novembre.

 En 1995, un cancer du côlon est diagnostiqué. Décédé douze ans plus tard, il est inhumé le 10 mars au cimetière Sidi Abdelaziz de La Marsa.

Préface de l’ouvrage de Mounir Charfi, « les Ministres de Bourguiba »

Par feu Dali Jazi

Cet ouvrage reprend l’essentiel d’une étude, initialement intitulée : « Les membres du gouvernement en Tunisie 1956-1986», que j’ai eu le plaisir de diriger à la faculté de droit et des sciences politiques de Tunis.

Le courage dont a fait preuve l’auteur par le choix d’un sujet aussi délicat, alors que le président Bourguiba dirigeait encore le pays, la perspicacité, la rigueur dont témoigne l’analyse politique et juridique des documents laborieusement rassemblés pour les besoins de la recherche, ont été fortement appréciés par le jury.

A la suite du changement survenu en Tunisie le 7 novembre 1987, marqué essentiellement par la déposition de Bourguiba, Monsieur Charfi a décidé de prolonger la période couverte par son étude jusqu’à cette date et de choisir pour nouveau titre à son ouvrage : Les ministres de Bourguiba.

Dans cette étude, l’auteur a tenté d’esquisser et d’analyser le profil du ministre tunisien tout au long « du règne bourguibien» qui a duré plus de trente ans. Il a, par ailleurs, essayé de reconstituer l’idée que l’ex-président tunisien se faisait des ministres qui ont exercé à ses côtés, ainsi que son comportement à leur égard.

Cette étude constitue aujourd’hui la première tentative d’évaluation —tant politique qu’historique — de l’exercice du pouvoir, sous le régime de Bourguiba. Elle met notamment en lumière les points suivants :

1)Les ministres de Bourguiba ont vu leur statut évoluer : anciens camarades et compagnons du président de ce qui fut le parti de la lutte nationale. ils sont devenus — au fil des années et des crises politiques — les « collaborateurs » du chef de l’État tunisien maintenant indépendant.

Progressivement, ces ministres ont pris de l’âge, tout comme leur président et ont été remplacés par des hommes choisis, de plus en plus, dans l’entourage régional et même local de Bourguiba, un entourage qui se rétrécissait sans cesse. Plus ses ministres cédaient aux injonctions et caprices du président, plus ils contribuaient à consolider son pouvoir autocratique dans le pays et devenaient, par là même, ses otages.

Cette étude, consacrée au modèle tunisien, représente donc, à mon avis, une illustration de l’instauration progressive du pouvoir autocratique dans les pays du tiers-monde.

2)La fidélité à Bourguiba a supplanté le respect de la représentativité politique. Plus le pouvoir d’un homme s’affirmait, moins il permettait aux institutions constitutionnelles d’exister réellement. Et le culte de la personnalité s’est renforcé au détriment de la souveraineté du peuple et du respect des droits de l’Homme et des libertés publiques.

Pour le système politique en place, il importait plus de faire valoir son loyalisme et son dévouement au « Combattant Suprême », que de respecter la loi et l’opinion d’autrui.

Le sens de l’objectivité et de la tolérance politique avait peu de place dans pareil système ; ce qui a mené à la rupture entre ce système — représenté par le président et son gouvernement — et les forces populaires.

3)Les ministres de Bourguiba assument une lourde responsabilité dans la détérioration du système politique en Tunisie. La faible personnalité des uns, ainsi que les ambitions et les convoitises des autres, ont contribué à l’instauration du pouvoir personnel et ont, par conséquent, nui au pays. Rares, très rares sont les démissions ministérielles relevées dans l’histoire des « ministres de Bourguiba » ; jusqu’au jour où Zine El Abidine Ben Ali —alors Premier ministre — a décidé la destitution de M. Habib Bourguiba.

C’est là une leçon de plus qu’il convient de tirer. Tout manquement à ses responsabilités de la part d’un ministre ne peut qu’exposer le pays aux pires conséquences. Et l’histoire ne pardonne pas

4)Tout homme publique, dans notre pays, se doit de tirer la leçon de ce qu’a enduré la Tunisie pendant l’ère bourguibienne. Le président de la République a progressivement pc-du tout contact avec la réalité, ainsi que tout échange avec les forces vives de la nation du fait de sa mainmise exclusive sur les rouages; de l’État, au détriment du rôle politique et institutionnel des ministres. De même, le ministre a failli à son devoir et a compromis l’intérêt supérieur du pays en ne se souciant que de son maintien à son poste, soit par crainte, soit par arrivisme.

C’est là une mise en garde aux futurs ministres.

BDTECHIE