Les geôles du Ministère de lIntérieur en Tunisie par Gilbert Naccache

Gilbert Naccache,un des opposants historiques de Bourguiba, avait décrit dans « Cristal récit de prison » les éditions Salambo (juin 1982,réédité en 2002, en vente en Tunisie) les tristement célèbre geôles du ministère de l’intérieur tunisien (lire Cristal à partir de la page 296).

C’était la Tunisie des années 1960-1970-1980

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 Je ne sais pas si cela se passe encore ainsi aujourd’hui mais les geôles du ministère de l’Intérieur jouaient un rôle très important dans la répression de tous les types de délits à Tunis. La plupart des gens arrêtés y séjournaient, que ce soit à la suite de rafles, d’enquêtes sur différents crimes ou délits, ou de simples vérifications d’identité. Pendant toute la durée’ des interrogatoires à la police, cela pouvait dépasser le mois, l’inculpé partait tous les matins au commissariat de police ou à la- brigade spécialisée où on l’interrogeait, et revenait en fin de journée. Un jour, la cellulaire le conduisait au Palais de Justice où il rencontrait le juge d’instruction, se voyait signifier son inculpation, puis repartait,’mais pour la prison .

 J’ai eu à trois reprises l’occasion de loger dans ces geôles, c’est là que j’ai cotoyé de jeunes délinquants, c’est là aussi que j’ai vu les punaises les plus grosses que je connaisse. En général, nous qui dépendions de la D.S.T., nous étions relativement bien reçus : on nous mettait dans la geôle non pas la plus propre, le terme ne’ peut y avoir de sens, mais la moins surpeuplée, avec des détenus «sages».

 Les geôles sont situées au sous-sol du Ministère, on y accède à pied par une des trois ou quatre portes métalliques solidement fermées, en bas d’un petit escalier qui part d’un hall du ministère. Quand on arrive en voiture cellulaire, des grandes portes, métalliques également, qui s’ouvrent sur l’arrière du ministère, conduisent vers une rampe qui descend en tournant vers une sorte de place, vaguement éclairée par de petits soupiraux, mais surtout par des lampes électriques peu puissantes. -Comme l’aération n’est pas extraordinaire, à la faiblesse de l’éclairage s’ajoute une persis

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 tante odeur de gaz d’échappement qui augmente l’impression d’opacité de l’air. On entre dans cette cour après avoir laissé ses affaires – argent, portefeuille, ceinture, lacets de souliers et lunettes – dans la salle d’accueil très éclairée où l’un des agents fait le tour du comptoir pour terminer la fouille avant de vous conduire à l’intérieur ; la dominance des teintes sombres, dans la peinture des murs et des portes s’ajoute au gris presque noir du ciment du sol pour aggraver ce sentiment de se trouver sous terre.

 Tout autour de la cour, des portes de cellules, avec des fenêtres grillagées, rectangles allongés horizontalement surmontant une chasse d’eau extérieure : on apprend très vite que les policiers qui gardent les geôles (pendant une période, il y a eu des gardiens de prison, puis on est revenu aux policiers) font de temps en temps le tour en tirant successivement les chaînes de ces chasses. Quelle douloureuse surprise, lorsqu’on a enfin réussi à s’endormir un peu, que ce fracas de la chasse!

 Les cellules, différentes par leur largeur , sont toutes pourvue d’une «dokana» adossée du mur du fond, sorte de banquette en ciment de deux mètres de profondeur couvrant toute la largeur de la cellule. Comme elles ont toutes la même profondeur, environ quatre mètres, il reste près de deux mètres dans lesquels est casé un cabinet à la turque. L’eau potable est fournie par un trou qui se trouve dans le mur latéral du cabinet, et coule en permanence. Afin d’éviter le glou-glou de cette eau, on recouvre le trou d’un morceau de nylon qui la fait glisser le long du mur…

 On arrive donc dans la geôle, en général le soir. Il y a beaucoup de monde, certains, tôt arrivés ou un rien «caïds» sont allongés ou assis sur la dokana au fond. D’autres, debout ou accroupis dans l’espace de l’entrée à côté du cabinet, s’effacent pour vous laisser pénétrer, on posera les questions sur qui vous êtes et pourquoi vous êtes là tout à l’heure, le plus important est de ne pas trop s’éloigner de la porte et de l’unique fenêtre qui la surmonte, où on espère avoir un peu d’air respirable : c’est qu’il fait plutôt chaud (mais je n’y ai jamais été en plein hiver) là-dedans, et il y en a qui se sentent mal, parfois.

 Petit à petit, on s’installe à son tour, se procure le sandwich à la sauce, plein de mie et qui coupe l’appétit plutôt qu’il ne le satisfait et on dit deux mots de son affaire, on écoute les autres. En général, «sûreté de l’Etat» entraîne tout de suite le respect nous ne sommes pas des délinquants, peut-être même sommes nous de futures personnalités politiques, on nous le fait comprendre, en

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 nous laissant une place pour nous allonger, en faisant des efforts de langage pour être moins grossiers…

 En 1968, comme j’étais arrivé les pieds gonflés douloureusement, un jeune homme accusé d’avoir volé un poste-radio, je crois, s’étonna que l’on nous batte, nous aussi. Il me conseilla de laisser longuement l’eau fraîche couler sur mes pieds, étendit ensuite son burnous sur le ciment pour me faire une couche à peu près confortable. J’étais étonné de cette commisération de la part de quelqu’un qui disait avoir lui-même pas mal reçu sur ses plantes de pieds dans la journée. « Je suis habitué aux coups, toi certainement pas» me dit-il.

 Il y a de tout dans ces geôles : un jeune garçon de quinze ans, peut-être, accusé d’avoir volé un portefeuille dans un car, pleurniche en expliquant que son père, un nom connu, viendra sûrement le chercher et fera payer cher sa méprise à l’agent – le père est venu le lendemain seulement, semble-t-il -; un vieil homme, paysan du Cap-Bon, plein de philosophie, qui explique que le haschich qu’il avait était pour sa consommation personnelle, pas pour un trafic, et qui s’attend à se voir rapidement libéré ; des jeunes gens d’une vingtaine d’années qui ont commis plusieurs cambriolages et vont tous les jours avec les policiers récupérer le butin caché dans divers endroits, qui disent être contents d’avoir mené la grande vie : six mois de luxe, avec des verres de whisky dans les grands hôtels, des restaurants «chic» et des filles, on les paiera de deux, trois ans de prison, ça vaut le et). up. Mais ils ne voient pas, ou ne veulent pas voir que ces années seront très dures pour eux, et qu’après, ils auront toutes les peines du monde, à trouver un emploi, à ne pas revenir en prison… Et des souteneurs de petite envergure, racontant en se gonflant les exploits de leur bande, et des petits voleurs à la tire, et cet homme qui a falsifié un chèque, cet autre qui essayait de partir clandestinement en France à bord d’un bateau, sans rien voir d’autre que son envie de partir…

 Certaines cellules, deux en général, sont réservées aux femmes. Presque toutes prostituées, elle s’interpellent une bonne partie de la soirée avec les hommes – leurs hommes ou de simples «complices», arrêtés en même temps qu’elles, car la prostitution clandestine est un délit, et le client un complice du délit – se disputent entre elles, chantent, rient, s’insultent, en utilisant une langue dont la verdeur me choque un peu. J’ai ainsi entendu une nuit une fille qui répondait à des lazzi d’amis de son protecteur – il riait avec eux – avec une assurance d une précision dans les détails anatomiques

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 qui m’auraient fait rougir si j’avais été en face d’elle. Je m’attendais à ce qu’elle soit une plantureuse matronne, les réponses d’un autre petit souteneur (il devait avoir seize ans et disait faire travailler six filles dont sa soeur…) sur la profondeur de son être intime me semblaient le confirmer. Nous devions être emmenés avec elle et son souteneur .au Palais de Justice le lendemain matin: je pus voir une petite fille maigre et paniquée qui ne cessait pas de pleurer, ne répondait même pas à son ami…

 En novembre-décembr e 1973, les geôles avaient été réservées exclusivement aux politiques interrogés par la D.S.T. Ceux qui n’étaient pas logés dans les bureaux même montaient et descendaient les escaliers à la demande des policiers qui ne s’embarrassèrent pas de politesse pour les faire parler : cette vague de répression a marqué une escalade dans l’utilisation de la torture.

 Lorsqu’on est engagé dans une action contestatrice, on s’attend à la répression, à la prison. Et on ne craint pas tellement cette dernière. Il y a au contraire une certaine mythologie de la prison, à laquelle ont contribué tous les militants qui y sont passés, même ceux d’avant l’indépendance. Il faut y être resté des années à la suite pour se pénétrer de l’idée que c’est un endroit où, si l’on ne perd pas complètement sa vie, on la mène à un niveau plus bas, on est obligé de la limiter à des exigences plus immédiates, à ne sortir des frontières du mur d’enceinte que par intermittence…, mais j’ai parlé de tout cela.

 Avant notre arrestation en 1968, j’avais de la prison une idée tout ce qu’il y a de plus vague. Aucune notion de ce que pouvait représenter son architecture interne, les films qui en montrent des images ne ‘parlent que de prisons autres que celles où l’on croit risquer aller un jour. Mais aussi on n’y réfléchit pas trop, bien obligé de se persuader qu’on parviendra à ne pas être arrêté. Il y a , au fond de nous, une image floue où se mélangent la notion de souffrance et celle d’Université Révolutionnaire, réminiscences d’écrits de gens qui, eux aussi, s’éfforçaient d’engager leurs lecteurs à ne pas redouter l’incarcération.

 En 1972, je n’avais pas peur d’aller en prison, car je pensais pouvoir m’adapter à cette vie que je connaissais et trouver facilement les moyens de passer le peu de temps que j’aurais à y vivre, sûr que j’étais de la solidarité extérieure.

 Ce que l’on Craint le plus, c’est tout ce qui précède : l’arrestation, les interrogatoires, là torture, l’attente dans les locaux de la police d’être déféré devant le juge d’instruction, pour pouvoir

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 en prison de cette angoisse quotidienne que l’on ait arrêté quelqu’un d’autre et que l’interrogatoire, le vôtre, recommence, avec les insultes, les coups, l’angoisse…

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