Abdallah Zouari, depuis le 23 janvier en grève de la faim

A sa sortie de prison après plus de 10 ans de prison, Abdallah Zouari a été assigné à résidence à 500 Km de son domicile car l’homme s’est avéré une « tête dure ». Pour protester contre cette assignation, il a entamé une longue et éprouvante grève de la faim. C’était en février 2005.

Je ne connaissais pas Abdallah Zouari mais cela ne ma pas empêché de le soutenir. Tout au long de sa grève de la faim, j’ai publié plusieurs billets sur Tunisnews afin d’informer les uns et les autres sur sa situation. Et je l’appelais souvent au téléphone pour avoir de ses nouvelles.

La communication était souvent difficile car sa ligne était sous écoutes téléphoniques et le son coupait. En février 2005, ceux qui l’ont soutenu étaient à peine des dizaines car son cas était une des lignes rouges imposées par le régime et puis car Abdallah zouari était accusé d‘être un des durs d’Ennahdha.

Après la chute de Ben Ali, des milliers de personnes se sont découvert une vocation de « fans de Abdallah Zouari ». S’ils avaient existé en 2005,il ne serait pas resté un seul jour en prison.

En février 2005, j’avais publié cet article sur tunisnews (qui était le seul point de rencontre de tous ceux qui s’intéressent à la politique en tunisie). J’étais dégouté que sa grève de la faim soit peu soutenue par les autres sous prétexte qu’il était un nahdaouis .J’ai exprimé toute cette déception dans l’article ci-dessous et des déceptions du genre m’ont de plus en plus dégouté des oppositions et du régime. Car tout fonctionnait selon les calculs politiques.

Aujourd’hui,Abdallah Zouari est membre du « politburo » d’Ennahdha (la même chose que le Bureau politique du RCD).Je lui souhaite une bonne chance pour son parcours politique. Le mien, diverge énormément avec le sien sur plus d’un point. 

TUNISIE

Abdallah Zouari, depuis le 23 janvier en grève de la faim

Il lui reste seulement ses yeux et nos yeux pour pleurer

 Abdallah Zouari, lors de la visite du Dr Fathi Touzri*

 

 

Par Sami Ben Abdallah

 SOURCE: http://www.tunisnews.net/22fevrier05.htm

31 jours de grève de la faim et désormais les risques énormes qui pèsent sur la santé d’Abdallah Zouari n’ont pas décidé le régime de M. Ben Ali à se résoudre à un acte de courage politique et à suspendre l’injuste contrôle administratif dont il est victime afin de lui permettre de vivre avec sa famille.

 Rien de nouveau donc sous le soleil. À vrai dire, de la part d’un régime qui a réduit l’art de la politique à une pure gestion policière, l’inverse aurait étonné. Le pouvoir demeure cohérent avec la politique qu’il mène depuis la fin des années 80, il ne cède que sous la pression, il est fidèle à sa logique sécuritaire répressive qui est sa raison d’être, il demeure obsédé par son devenir politique en 2009 voir en 2014, hanté par le syndrome de la succession, s’acheminant vraisemblablement vers une présidence à vie et une succession naturelle ou dynastique, pris en tenaille par la lutte de clans –qu’il laisse faire- qui ont mis l’économie du pays sous coupe réglée, et aveuglé par sa superpuissance policière qui lui fait oublier le sort que l’Histoire a réservé au régime de Bourguiba et à …Bourguiba lui-même.

 Rien de nouveau dans cette Tunisie qui souffre en silence. Cependant, 31 jours de grève de la faim n’ont pas convaincu de nombreuses figures de la Gauche à prendre à bras le corps le sort que réserve le pouvoir à ces malheureux islamistes dont fait partie Abdallah Zouari. Pourtant, nul ne demande la lune. A conjuguer au passé, au présent, au futur et au conditionnel. Car Nous sommes des Tunisiens. Nous pouvons tout travestir aux interlocuteurs et aux médias étrangers à la recherche de sensations. Cependant, entre nous, nous nous connaissons. L’état des mœurs qui caractérise le microcosme politique, le gouffre entre les déclarations et les pratiques, tout cela n’est pas du monopole du pouvoir. Réalisme oblige, un geste de solidarité symbolique aurait pu suffire, aurait pu réconforter ceux qui se considèrent de Gauche mais sont pris par le doute en voyant le silence de ces leaders de Gauche que nous avons aimés, respectés et vénérés jusqu’à l’idolâtrie. Un geste symbolique, un coup de fil, une visite auraient eu valeur d’exemple. Rien n’y a fait. C’est donc la déception, l’amertume et le doute qui préparent le lit du recul, des désaveux et de la rupture, le questionnement qui butte sur une impasse. C’est un proche d’Abdallah Zouari qui traduit cette situation : « jusque-là, la mobilisation pour Abdallah Zouari demeure en deçà des attentes, il manque de soutiens, il est de plus en plus rongé par un sentiment d’amertume et souffre d’ingratitude. Pourtant, dès sa sortie de prison, il était de tous les combats, il n’a pas ménagé sa solidarité avec toutes les figures de Gauche qui en avait besoin quitte à participer à toutes les grèves de la faim ».

 31 jours de silence invitent donc à la réflexion. Certes si les grandes douleurs demeurent muettes, à quoi sert d’être sérieux et sage à la mesure de ce silence qu’on présente comme « seul et grand », mais qu’on pourrait également trouver complice, lâche, méprisant et partagé. Il déshonore. La gravité de l’heure n’appelle pas « les sujets » « aux armes ». Elle autorise la dérision, elle donne raison au cynisme. L’idéalisme n’est pas frustré, il a été castré. En effet, le voyage au Sud tunisien s’est avéré plus périlleux que d’aller à « Paris, au Canada, à Genève ou même à Kinshasa » (1). Les réceptions des ambassades se sont avérées plus délicieuses que le partage d’un couscous et d’un thé chez les Zouaris soucieux –en dépit de la grève de la faim- d’assurer les devoirs d’hospitalité aux invités qui viennent lui rendre visite. Il faudrait peut-être que la femme de Zouari soit lapidée ou réclame une égalité de traitement dans l’héritage, ou encore dénonce un Zouari qui l’oblige à porter ce malheureux voile pour mériter que cette tonitruante ATFD (Est-il permis de croire au combat sélectif ?) monte au créneau pour se solidariser avec la cause d’une femme laissée aux abois qui souffre de l’absence d’un mari assigné à résidence à 500Km du lieu de résidence de sa famille. C’est peut-être égamement la faute à ce Zouari qui s’est trompé de « timing ». Les municipales pointent à l’horizon et il ne faut pas fâcher M. Ben Ali. L’heure est donc aux calculs politiques même si en 17 ans de règne, M. Ben Ali a prouvé que les opposants tunisiens, qu’ils soient de Gauche ou islamistes, sont de très mauvais calculateurs. S’il avait engagé sa grève en octobre 2004, il aurait pu avoir droit à toutes les sollicitudes et à la bienveillance d’Ettajdid et de l’ID ou du candidat Halaouni, ancien professeur de Zouari qui a du mal à se rappeler d’un de ses brillants étudiants qui a tout compris à l’envers. En octobre 2004, Zouari aurait eu droit aux discours de la méthode sur l’universalité des droits de l’Homme des disciples de Voltaire. Nuance pour Mohammed Lakdhar Ellala, membre de la commission politique d’Ettajdid et pour Larbi Belarbi, membre de l’ID, qui n’ont pas ménagé leur soutien symbolique en le manifestant « publiquement » à Zouari.

 Paradoxe du microcosme et calcul politique

 Mieux que n’importe lequel, le cas d’Abdallah Zouari traduit les paradoxes du microcosme tunisien et les limites du discours de certaines formations (qui se disent de Gauche) sur les droits de l’Homme. Ayant la double casquette de Journaliste et de dirigeant de la Nahdha, plus d’un militant de Gauche pointe le danger politique de rendre de telles figures sympathiques en leur offrant une légitimité « nationale » que la Nahdha ne manquerait pas de rentabiliser dans sa stratégie politique. D’autant plus que la Nahdha est demandeuse de « retombées positives » et s’est avérée être une redoutable professionnelle de la récupération politique et parfois même du double discours.

 Comment donc expliquer le peu de solidarité avec Abdallah Zouari ? À la vérité, plusieurs explications peuvent être avancées. Les plus significatives sont les conséquences des choix politiques faits par certaines formations de Gauche ou d’islamistes.

 Deux positions « extrêmes » (2). Tout d’abord, celle que l’on appelle communément les « éradicateurs de Gauche » qui, comme le pouvoir, tire sa raison d’être du danger islamiste diabolisé à tout va. Pas de liberté pour les supposés ennemis de la liberté, cette devise s’inscrit dans une logique idéologique française qui ne fait pas de distinction entre un islamiste modéré et un islamiste radical. A ce registre idéologique s’ajoute un registre politique, où, du fait de jeu d’alliance avec le régime, il peu improbable que ces éradicateurs sacrifient leur connivence implicite avec M. Ben Ali sur l’autel du temple des Droits de l’Homme.

 Autre position extrême, celle partagée par de nombreux islamistes qui ne veulent pas de la solidarité d’une partie de la Gauche. « Ces Hommes et Femmes ont soutenu le pouvoir et M. Ben Ali, il ne s’agit pas d’erreurs politiques dont on peut s’affranchir moyennant des autocritiques (encore faut-il qu’elles soient publiques et sincères). Autant que le régime, ils ont du sang sur leurs mains et nous ne voulons pas qu’ils se blanchissent en défendant sélectivement des islamistes » (3). Nuance. Si la responsabilité politique du régime ainsi que celle de certaines formations de Gauche ne fait aucun doute dans le calvaire qu’a vécu le pays en 1990, il faut aussi avoir le courage de reconnaître la responsabilité politique de la Nahdha.

 Entre ces deux positions extrêmes, il y a maintes positions intermédiaires qui varient au gré du jeu d’alliances politiques et des stratégies de chaque parti. Outre cette analyse qui peut paraître superficielle, une recrudescence des grèves de la faim a participé a leur banalisation, celles-ci se répètent et sont devenues le dernier recours des victimes pour réclamer les droits les plus essentiels. Il y a des victimes qui ont pu résister 50 voire 60 jours sans manger. Après 30 jours, les gens estiment – par lassitude, par calcul ou à tort- qu’il reste encore un mois de marge de manœuvre, ils se réservent pour la fin.

 Par ailleurs, les moyens des partis politiques et des ONG demeurent limités face au calvaire que vit le pays. Peu militant, le tunisien s’est aussi avéré être un Harpagon. Des internautes de Zarzis au complot fomenté contre le FDLT, en passant par les préparatifs du SMSI et les municipales qui se tiendront à Tunis dans quelques mois, l’opposition ne peut être présente sur tous les fronts. Une chose est sûre, les islamistes n’ont pas de leçons de morale à donner dans le domaine de la solidarité. Il est vrai qu’un Communiqué alarmant de l’AISPP (4) relatant le cas d’anciens prisonniers islamistes en Tunisie qui, se trouvant dans le besoin, se nourrissent d’herbes cultivées, a discrédité le mythe de la solidarité et d’assistance entre islamistes, posant des questions qui dérangent sur la destination des fonds ramassés devant les mosquées parisiennes sous prétexte qu’ils seront envoyés aux familles des anciens prisonniers.

 Initiative symbolique, un jour de grève avec Zouari

 Dans l’attente que ces paradoxes soient résolus, de simples Tunisiens ont organisé une initiative symbolique sur un forum de discussion (Nawaat.org). Ils ne sont pas ces milliers d’anonymes annoncés et qu’on ne retrouve nulle part qui constitueraient « la cyberdissidence », mais ils sont bien modestement une poignée qui se compte sur les doigts de la main, qui souvent signent avec des pseudonymes par peur de représailles du pouvoir. Ces membres se relayent depuis quelques semaines pour accompagner la grève de la faim d’Abdallah Zouari. Un calendrier a été établi et chaque jour, c’est un membre qui jeûne par solidarité.

 Une telle initiative citoyenne montre l’absurdité du calcul politique et nous entraîne à nous poser des questions naïves : Qu’est-ce qui empêcherait demain de voir Nejib Chebbi, Mustapha Ben Jaafar, Hamma Hammami, Mohammed Halaouani, Ayyechi Hammami, Mohammed Harmal, Mothar Trifi, Radia Nasraoui, Moncef Marzouki, Rached Ghannouchi et bien d’autres s’organiser et s’accorder sur une journée de jeune symbolique ou sur une visite collective à Abdallah Zouari qui, nul n’en doute, sera suivie par des dizaines d’autres opposants ? D’aucuns diront que c’est peu. Mais déjà on n’arrive pas à accomplir cela. Après 31 jours de grève de la faim, nombreux sont ceux qui n’ont pas daigné décrocher le téléphone pour appeler ce malheureux Zouari.

 En l’absence de pareilles initiatives,il resterait à Abdallah Zouari l’exemple d’un Jésus, qui –a en croire une des versions bibliques – clama « race de vipères » avant de soupirer sur la Croix « Mon Dieu, pourquoi tu m’as abandonné ». Alors que l’exilé du Sud tunisien vit « une situation médicale à risque, (…) son état risque de se détériorer de manière parfois assez imprévisible, voire dramatique » – à en croire le rapport médical de Fethi Touzri (5)- qui pourrait lui reprocher son cri de douleur « Pourquoi vous m’avez abandonné ? ». Nuance.

Il lui reste seulement ses yeux et nos yeux pour pleurer

Sami Ben Abdallah

22/02/2005

Sami_tunisie_soir@yahoo.fr

Samiben_abdallah@hotmail.com

  SOURCE: http://www.tunisnews.net/22fevrier05.htm

Précision : Dans le texte, « la Nahha » est employée indépendamment des « islamistes » car nulle part n’a été démontré que la Nahdha était représentative de tous les islamistes tunisiens ou avait le monopole de représentation de l’islam politique en Tunisie.

 * Merci au Docteur Fathi Touzri pour les photos

 (1) Interviewé par Tahar Labidi pour le compte de la revue Al-Asr, Noureddine El Bhiri avait déclaré,

« لماذا يستكثر البعض على أصدقاء المسرّحين وأبنائهم وعائلاتهم الحق في الفرحة بعد طول غياب؟ !لماذا يتناسون أو يحاولون تناسي أن الذين عادوا لأهليهم بعد أكثر من أربعة عشر سنة من الفراق، لم يكونوا في نزهة في باريس أو واشنطن أو حتى في كنشاسا، ». En évoquant les promenades à Paris, Washington ou même Kinshasa, d’aucuns ont pensé à un lapsus révélateur.

http://www.tunisnews.net/12fevrier05.htm

http://www.alasr.ws/index.cfm?method=home.con&contentid=6109

 (2). Par le mot « extrême », l’auteur n’entend pas « extrémistes » vu la connotation péjorative que ce terme a acquise

 (3) Propos d’un militant islamiste, Entretien avec l’auteur.

 (4) Communiqué de l’AISPP (en arabe) « Sauvez des centaines de familles de la famine »

http://www.tunisnews.net/16fevrier05.htm

 (5) RAPPORT MÉDICAL, Dr Fethi TOUZRI, Tunis le 19 février 2005, Source : www.pdpinfo.org

 Pour soutenir Abdallah Zouari, envoyez un mail (nom, prénom, pays) à elfejr@yahoo.fr ou visitez http://www.tunisia-info.org/

Tel (Abdallah Zouari) : (00216) 75.685.300 ou (00216) 97.290.491

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