Enquête sur Kamel Eltaief: 1987-1989 (partie 1/5)

Kamel Eltaief s’est construit une légende le présentant comme étant : « l’homme qui a mené Ben Ali au pouvoir » et qui s‘est opposé à son mariage avec les Trabelsis ».

Kamel Eltaief ne rate pas d’ailleurs l’occasion de rappeler qu’il était l’une des victimes du « général Ben Ali et de son régime » ; ce qui lui a valu d’être emprisonné par Ben Ali. (Le même Kamel Eltaief ne précise pas en revanche le contexte de son arrestation ni la durée : 10 jours de garde à vue au terme de laquelle, il a été libéré  et  réhabilité dans ses droits quelques mois plus tard).

La vérité sur le parcours de Kamel Eltaief diffère de celle inventée par ce dernier. Ben Ali n’a pas écarté son ami de 15 ans de son cercle car ce dernier s’est opposé à son mariage avec Leila Trabelsi. Ben Ali a écarté Kamel Eltaief bien avant son mariage pour des raisons plutôt politiques et d’ordre sécuritaire.

Cependant, le même Ben Ali a ménagé son ancien mentor. Et les entreprises du bâtiment ELtaief ont continué à signé des contrats avec l’Etat comme ce fut le cas en 1995 (Extension de l’aéroport de Carthage). Ce sont aussi les entreprises Eltaief qui ont construit le palais de Sidi Bousaid,celui de Gammarth et d’autres palais. Si Ben Ali n’avait pas confiance dans les Eltaief, aurait-il chargé cette entreprise de construire son propre palais et d’être au courant ainsi du plan intérieur du palais ? D’ailleurs les entreprises Eltaief réclament –après la chute de Ben Ali- un dû de 2 milliards (une partie de la facture de construction du palais de Sidi Bousaïd).

Il s’agit là de faits parmi tant d’autres qui contredisent la version de Kamel Eltaief.

La présente enquête  revient sur les contradictions de M. Kamel Eltaief. Elle  sera publié en plusieurs parties. Les sources des informations publiées sont des ouvrages vendus en Tunisie (il suffit de les acheter et de les lire)  et des témoignages dont les auteurs ont requis l’anonymat..

Kamel Eltaief :

A-t-il dit la vérité sur son parcours politique ?

par Sami Ben Abdallah

Kamel Eltaief a-t-il créé Ben Ali ?

Il ne faut pas exagérer le rôle de Kamel Eltaief dans le changement de novembre 1987. Avant 1987, Ben Ali avait beaucoup d’atouts politiques : il était le moins médiocre et le plus présentable politiquement des ministres de Bourguiba. Kamel Ltaief n’a connu Ben Ali qu’en 1978 par l’intermédiaire du général Abdelhamib Escheikh ami commun de Ben Ali et de Ltaief. Or avant 1978, Ben Ali avait fait déjà ses preuves en tant que directeur de la sécurité militaire et en tant que Directeur de la Sureté à partir de 1977.

Kamel Eltaief a accompagné le parcours de Ben Ali. En 1984, c’est lui qui est parti voir Mohamed Mzali (Le Premier Ministre en 1984) pour le convaincre de rappeler Ben Ali alors ambassadeur en Varsovie afin de le nommer comme directeur de la Sureté.

Mais là encore, il faut rappeler que Mohamed Mzali connaissait le général Ben Ali depuis 1969. Mzali était ministre de la défense du 12 avril 1968 au 7 novembre 1969 quand Ben Ali était le directeur de la sécurité militaire.

En 1986-1987, Kamel Eltaief servait de trait d’union entre Ben Ali et la gauche laïque. C’est à cette période, que Kamel Eltaief a construit des amitiés politiques avec les barons de l’opposition de Bourguiba qui ont rejoint Ben Ali plus tard comme Khemais Chammari,Mohamed Charfi, Beji Caid Essebsi parmi tant d’autres.

En 1986-1987

Témoignage

« Des contacts sont maintenus par le Ministre de l’Intérieur [ Zine El Abidine Ben Ali] avec une partie de l’opposition laïque. Le secrétaire général de la Ligue Tunisienne des droits de l’Homme LTDH, Dali Jazi, rencontre régulièrement Kamel Eltaief, l’âme damnée de Ben Ali, dont la maison de la Marsa côtoie la sienne ». Après le changement du 7 novembre 1987, ce professeur de droit fera une fort belle carrière ministérielle. ». (Source : Page 39 Notre Ami Ben Ali, Nicolas Beau et Jean pierre Tuquoi, Editeur : La Découverte (1 mars 2002)

Dans les années 90, tous les amis de Kamel Eltaief seront récompensés politiquement : Mohamed Charfi sera nommé Ministre de l’éducation. Dali Jazi occupera plusieurs Ministères, Beji Caid Essebsi sera nommé président de la chambre des députés durant 1990. (Député du RCD jusqu’à 1994 et membre du Comité central du RCD jusqu’à 2001).

Après le 14 janvier 2011, Khemais Chammari a été nommé Ambassadeur de Tunisie à L’UNESCO après l’intervention de Foued Mbazaa, Beji Caid Essebsi et Kamel Eltaief.

En 1990, Beji Caid Essebsi était le Président de la Chambre des députés sous Ben Ali

Kamel Eltaief était-il l’homme décisif du Coup d’État du 7 Novembre 1987 ?

 L’homme décisif dans le changement du 7 Novembre 12987 était le général Habib Ammar alors commandant de la gendarmerie nationale.

C’est lui qui est parti à la tête d’une équipe d’officiers d’élite triés sur le volet pour occuper le palais de Carthage. C’est lui qui a convaincu Ben Ali de passer à l’acte le 7 novembre 1987 alors que Ben Ali hésitait encore.

D’ailleurs, le soir du 6 Novembre 1987, un événement est survenu et aurait pu faire capoter le coup d’Etat. Le procureur de la république de l’époque, Hachemi Zammel a refusé de signer la convocation des médecins qui a servi à la destitution de Bourguiba. L’un des artisans du coup d’Etat a sorti alors son revolver et lui a intimé l’ordre de signer. Ce n’était pas Kamel Eltaief.

La stratégie de Kamel Eltaief aux lendemains du changement de 7 novembre 1987

Kamel Eltaief voulait régner dans l’ombre. Il refusait de paraitre en public, n’accordait pas d’interviews aux journalistes et par conséquent restait « vierge politiquement » aux yeux de l’opinion publique qui méconnaissait son rôle politique et ignorait même son existence. Ben Ali n’avait pas encore d’expériences politiques et déléguait ses questions à Kamel Eltaief. Le bureau de ce dernier à la rue Beirout à Tunis était désigné comme étant « Carthage Bis ». Les Ministres faisaient la queue pour être reçus par Kamel Eltaief. D’autres politiques, anciens Ministres, hommes d’affaires…etc y passaient aussi.

C’était les années où Ben Ali n’était pas encore entouré par le duo Abdelaziz Ben Dhia et Abdelwahab Abdallah qui était ambassadeur de Tunisie à Londres.

Le cerveau du pouvoir était Kamel Eltaief. Plusieurs analystes ont mis l’accent sur l’influence qu’avait Abdelwahab Abdallah par exemple sur Ben Ali, les médias et le microcosme politique tunisien.

Mais en ces années là, Kamel Eltaief avait une influence supérieure à celle qu’aura Abdelwahab Abdallah plus tard. Car il était plus rusé, plus « politique » et connaissait des secrets de Ben Ali.

Politiquement, Kamel Eltaief est de cette race rare des politiques « comploteurs nés » et des manipulateurs cyniques. Il était aussi un « tueur en politique », une race aussi rare qui fait que l’on n’hésite pas à tuer politiquement ses adversaires sans avoir d’états d’âme.

Cependant, Kamel Eltaief a commis la même erreur de la gauche tunisienne ou des islamistes qui ont sous-estimé l’intelligence politique de Ben Ali. Car durant les premières années de son règne, Ben Ali manœuvre intelligemment. Il entame une ouverture politique, s’allie avec des Bourguibistes, intègre des opposants dans son gouvernement et cherche l’apaisement avec les islamistes.

A partir de 1989, après avoir été élu président de la République et profité ainsi de la légitimité du suffrage universel, Ben Ali a commencé à se débarrasser petit à petit de ses soutiens auxquels il est redevable politiquement et a promu des hommes qui lui doivent tout politiquement. Plus tard,on a appelé ces Ministres  « la Génération Ben Ali »

Or Kamel Ltaief sous-estime Ben Ali et cherche à l’isoler en l’éloignant de ses amis. En 1988, le général Habib Ammar (ministre d’Etat, Ministre de l’intérieur ami de Ben Ali depuis 30 ans) est écarté. Les journaux de la place se déchainent en publiant les dérapages son fils avec les services de la douane.

En 1989, vint le tour de Hedi Baccouche. Ce dernier, un vrai politique rusé comme un renard, est écarté aussi.

Hedi Baccouche a fait son entrée au sein de l’appareil de l’État depuis les années 60 en tant que gouverneur de Bizerte et a réussi à se maintenir en politique jusqu’à 1989 et revenir en grâce plus tard (il était pressenti pour occuper le poste de Président du Sénat tunisien en 2005 avant que ce dernier n’échoie à Abdallah Kallel pour des questions d’équilibre régionaliste). Par ailleurs, au lendemain du 14 janvier 2011, Mohamed Ghannouchi le prend comme son propre conseiller politique.

Tout comme Kamel Eltaief, Hedi Baccouche est un « comploteur né » (selon la formule d’Ahmed Ben Salah, l’homme fort des années 60-70 en Tunisie). D’ailleurs, Baccouche et Eltaief se déteste.  Ben Salah était le mentor de Baccouche et ce dernier était son éminence grise. Baccouche connaissait les rouages de l’Etat et ceux du Parti au pouvoir sur les bouts des doigts. Sa présence aux cotés de Ben Ali inquiétait fortement Kamel Eltaief qui cherchait à isoler le premier afin de mieux le contrôler.

En 1989, Kamel Eltaief réussit à écarter Hedi Baccouche.

Témoignage

« Ce limogeage de (Hedi Baccouche) s’explique surtout par l’intervention de Kamel Eltaief, l’âme damnée de Ben Ali. Pour avoir refusé de lui rendre service, Hedi Baccouche passe à la trappe.

Ancien directeur du parti (le PSD de Bourguiba rebaptisé RCD sous Ben Ali) le pâle et inconsistant Hamed Karoui devient alors le premier ministre de ce régime autocratique. Lui doit tout en revanche au même Eltaief (Kamel Eltaief). Ministre de la justice en 1988, Hamed Karoui avait dû en effet faire appel à son intervention auprès de la police politique pour sauver son fils, sympathisant islamiste, qui avait été interpellé par les forces de sécurité à son retour d’Algérie » (Source: page 64 Notre Ami Ben Ali, Nicolas Beau et jean pierre Tuquoi, Editeur : La Découverte (1 mars 2002)

Kamel Eltaief cherchera à écarter définitivement Hedi Baccouche du jeu politique en le mêlant selon Ahmed Manai à une tentative de complot contre Ben Ali. Même limogé, la présence de Hédi Baccouche inquiétait Kamel Eltaief car outre ses bonnes relations avec les décideurs algériens, Hedi Baccouche avait aussi ses entrées auprès du Parti socialiste français. Il fallait par conséquent le « tuer politiquement ».

To be Continued

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