2004:Après la libération de 80 prisonniers d’Ennahdha,Quand la montagne accouche d’une souris

Depuis 2002, je participais régulièrement à la Liste politique TUNISNEWS, point de rencontre des rares tunisiens qui s’intéressaient à la politique en 2004. Dans le temps, les milieux politiques étaient partagés après la libération de 80 prisonniers islamistes.

L’article que j’ai écris était fort remarqué au point qu’il m’a valu la réponse de Nejib Chebbi quelques jours plus tard.

On était en 2004. Parmi les souvenirs que j’ai gardés, la réaction de plusieurs connaissances qui ‘évitaient en France car, à leurs yeux, je m’exprimais plutôt comme un opposant à Ben Ali et je m’attirais des problèmes. Beaucoup de ces connaissances sont devenus des révolutionnaires le 5 janvier 2011.

Après la libération de 80 prisonniers d’Ennahdha

Quand la montagne accouche d’une souris (1)

 Par Sami BEN ABDALLAH

voir source ci-dessous

M.Jelel Ben Brik Zoghlami, directeur de la revue Kaws El Karama a entamé le premier novembre 2004 une grève de la faim sauvage. Un citoyen tunisien du nom de Larbi Ben Moncef Hichri** a été battu à mort par 12 à 15 agents de police devant chez ses parents.

Alors que nombre d’indices indiquent qu’on pourrait s’acheminer vers une nouvelle « présidence à vie » à l’horizon 2009 ou une « succession naturelle » au sommet de l’Etat,  la libération « conditionnelle » de quelques 80 prisonniers islamistes a suscité beaucoup d’enthousiasme et de spéculation sur une « possible » ouverture politique et le fait de tourner la page du passé. Si, face aux Oppositions, M. Ben Ali demeure toujours dans une position de force qui ne « l’oblige » pas à faire une quelconque concession, les turbulences de l’environnement politique au grand Maghreb, les pressions américaines et l’inévitable prochaine crise économique   et sociale peuvent l’y contraindre. Dans l’attente que l’Opposition tunisienne résolve ses  équations identitaires  et unitaires.Si le pouvoir tunisien a pu  profiter par le passé de la situation désastreuse de ses voisins, aujourd’hui, il ne le peut plus. Le contexte au grand Maghreb est à l’origine de la  crise du pouvoir. En Libye, Gaddafi a tiré la leçon de la chute de Saddam Hussein  et il se passera désormais des bons offices de M.Ben Ali   comme  intermédiaire avec les Américains. En Algérie, Bouteflika a annoncé qu’il proposerait un référendum au peuple algérien pour tourner définitivement la page de la deuxième guerre d’Algérie. Une réussite à mettre dans l’actif de l’héritier du grand Boumediene qui a su avec beaucoup d’intelligence coiffer le pouvoir des généraux algériens.

Le pouvoir est dans une impasse réelle. La  presse officielle tunisienne ne s’est pas targuée de publier comme à l’accoutumée des messages de félicitations que le président américain aurait envoyé à M. Ben Ali suite à sa réélection…parce qu’il n y en a pas eu. Les pressions américaines ne sont pas une fiction. Alors que le premier Communiqué du Département d’Etat américain soulignait que  les élections avaient été marquées par « de graves défaillances »,  en estimant qu’il n’existait pas « de véritable espace politique permettant à une opposition significative de participer ». Le second Communiqué du département d’Etat repris par l’AFP n’est pas de nature à arranger les choses pour le pouvoir puisque, outre le souhait des américains de voir cette amnistie s’élargir aux autres détenus, le département d’Etat qualifie nombre de ces prisonniers « de prisonniers politiques », chose que le pouvoir a toujours renié durant une dizaine d’années. Un retour du bâton pour celui qui tire sa légitimité du soutien étranger. Cependant, certains Tunisiens devraient se méfier de l’overdose euphorique car les Américains ne vont pas être plus Tunisiens que les Tunisiens eux-mêmes.

Certes, la libération de quelques 80 prisonniers d’opinion est en soi « un acte positif » que la classe politique, de la gauche aux islamistes, partis politiques et ONG confondus, n’ont pas manqué de saluer avec beaucoup de chaleur . Cependant, les informations contradictoires qui viennent de Tunis faisant état du refus de certains prisonniers de bénéficier de cette libération « conditionnelle » et de vouloir purger les quelques mois qui leur reste montre la portée limitée de cette décision. En quoi cette action peut-elle constituer un signe d’une ouverture politique ? Elle ne s’inscrit pas dans un cadre légal qu’aurait pu être une loi d’amnistie générale, et demeure par conséquent prisonnière du bien vouloir du prince. Ensuite elle est dénuée de toute « signification politique » dans la mesure où elle ne vient pas couronner un processus de négociation entre le pouvoir et Ennahdha.

Ce qui attire l’attention, c’est qu’aussi bien le pouvoir qu’Ennahdha veulent croire à ce mensonge qu’est « l’ouverture politique » ou « la réconciliation nationale ». Pour le pouvoir, il s’agit de jouer sur deux volets : un volet médiatique, après qu’il ait constaté que son image avait été ternie sur le plan international – il est significatif à cet égard que nombre d’intervenants ainsi que de médias qui ont commenté la libération des 80 prisonniers islamistes aient passé sous silence le fait que cette libération était « conditionnelle », « partielle » et qu’elle concernait plusieurs prisonniers qui n’avaient plus que quelques mois à purger après avoir passé 15 ans en prison- ; un deuxième volet politique, en poussant Ennahha à une posture attentiste qui le fera réfléchir sur l’opportunité de ses alliances avec un parti comme le CPR.

L’enthousiasme avec lequel Ennahdha a accueilli la libération de ses 80 prisonniers n’est pas étonnant. A la vérité, l’effritement de la légitimité de sa direction actuelle y est pour quelque chose. Depuis plusieurs années, nombre de Nahdaouis l’accusent d’être responsable de la répression qu’a vécu la base ou ceux qui n’ont pas réussi à s’exiler à l’étranger. Victime déjà d’une scission au début des années 90 et des attaques à l’intérieur des partisans Salah Karkar et à un degré moindre de Hachmi Hamdi, Rached Ghannouchi s’est maintenu en plaçant nombre de ses fidèles qui gèrent l’appareil. La direction actuelle tirait donc sa légitimité de sa mainmise sur « l’appareil » et de la possibilité de résoudre un jour le dossier des 500 prisonniers islamistes qui croupissent depuis 1990 dans les geôles de M. Ben Ali. Observant une trêve d’un seul coté depuis des mois, Ennahdha a multiplié les manœuvres pour rassurer et le pouvoir et l’opposition en déclarant que le parti n’était pas concerné par les élections de 2004. Constatant l’échec de sa stratégie, demeurant sans signal du pouvoir ou de l’opposition de Gauche, Ennahdha s’est résolu à appeler au boycott des élections présidentielles et à dénoncer la réélection de M. Ben Ali avec beaucoup de virulence aux lendemains du scrutin. Un tel enchaînement des événements montre si besoin est que le pouvoir n’a pas voulu donner une quelconque signification politique à cette libération et par conséquent, une quelconque légitimité ni à la direction actuelle d’Ennahdha ni au parti.

D’une pierre, donc, plusieurs coups. Tout d’abord isoler Ennahdha du reste de l’opposition. Rached Ghannouchi ne peut plus se payer, aujourd’hui, le luxe  d’un discours « radical ». Ce qui pénalisera par conséquent Moncef Marzouki qui parie entre autre sur la carte islamiste. Ensuite, cultiver la discorde entre la Gauche et les Islamistes. Il est significatif à cet effet de constater qu’au niveau du discours d’Ennahdha ou de ses partisans, ces derniers rejettent la responsabilité du drame des prisonniers d’opinion sur les milieux de la Gauche qui ont « squatté le pouvoir »…et  jamais sur M.Ben Ali en tant que tel. Enfin diviser l’opposition par dessus tout en deux camps, celui des radicaux et des modérés qui parient sur une éventuelle ouverture du pouvoir.

Une chose est sûre. Le pouvoir ne fera aucune ouverture politique parce qu’il ne se sent pas obligé d’en faire. M. Ben Ali demeure toujours en position de force.  Et ce qu’il redoute aujourd’hui, ce n’est pas l’union de l’opposition. Qu’a-t-il à craindre tant qu’il s’agit toujours de quelques centaines d’engagés? Ce qu’il redoute par contre, c’est la crise économique sociale inévitable qui risque de saper les bases de sa politique économique et sociale.

Si le pouvoir est faible, il ne risque pas d’y avoir malheureusement un grand changement au niveau de la politique intérieure. Premièrement parce qu’il n’y a pas de fortes pressions de  la société tunisienne  qui n’est pas demandeuse de « libertés ».  Deuxièmement parce que l’opposition tunisienne demeure faible et son action limitée au cercle des quelques centaines d’activistes convaincus . Troisièmement parce qu’aux yeux des puissances étrangères telles que les Etats-Unis et la France, il n’y a pas une vraie alternative à M. Ben Ali ,  pour l’heure et à moyen terme.

L’équation Identitaire et unitaire de l’Opposition tunisienne

Dans la classe politique tunisienne, il y a une grande crise de confiance entre la Gauche et les islamistes au point que la dictature qui les a uni hier peut les désunir aujourd’hui. Les militants de la Gauche répètent qu’il n’est pas question d’association, d’alliance ou d’union avec Ennahdha parce que ce parti serait porteur de projet totalitaire. Totalitaire ? A vrai dire tout projet de société se fondant sur une idéologie l’est. Nombre de militants de Gauche diront « qu’ils sont convaincus au fond d’eux-mêmes que le profil bas « démocratique » qu’affiche la direction actuelle d’Ennahdha est « tactique » et que le jour où ces derniers auront le pouvoir, ils renieront à haute voix ce qu’ils assument aujourd’hui du bout des lèvres ».  Les militants d’Ennahdha répliquent en rappelant la compromission d’une grande partie de la Gauche avec le pouvoir au début des années 90, comment la Gauche a cultivé le discorde entre Ennahdha et le pouvoir et comment Ennahdha est tombé dans le piège. Un piège ? Lequel ?  Ennahdha ne s’est-il pas compromis avec M. Ben Ali ? Ou était-ce les états généraux de la Gauche qui dirigeaient les bases d’Ennahdha ?

A la vérité, le capital de victimisation d’Ennahdha est plus fort qu’il l’était par le passé…il est aussi plus dangereux. S’entêter à criminaliser et le pouvoir et la Gauche sans avoir le courage politique d’assumer une part de responsabilité dans le drame qu’ont connu des dizaines de Tunisiens en se contentant de déclarations et d’autocritiques vagues sujettes à toutes les interprétations est des plus démagogiques. Ennahdha n’est-il pas plus dangereux aujourd’hui qu’il ne l’était hier ? Sa direction peut se targuer de son « exception tunisienne ».  Ne s’agit-il pas, à en croire la littérature politique officielle, d’un parti qui se veut « islamiste » tout en se démarquant du wahhabisme, du Komeinisme, des frères musulmans égyptiens et de l’expérience du FIS algérien ? Un parti islamiste qui milite pour les libertés…Il faudra donc expliquer un jour la différence entre un musulman et un islamiste tunisien ?

La Gauche à son tour assume sa part de responsabilité dans cette crise de confiance et il faut croire qu’Ennahdha et ses prisonniers ont été envisagés tantôt d’un point de vue « électoraliste » en pensant aux milliers de sympathisants que le parti pourrait  gagner ou tantôt d’un point de vue « politique » pour faire pression sur le pouvoir hanté de plus en plus par l’idée que la lutte contre l’impunité pourrait remettre à l’ordre du jour le dossier des morts sous la torture et par conséquent, la poursuite des tortionnaires et des …commanditaires.  En somme, Ennahdha a été souvent envisagé d’un point de vue « opportuniste » et c’est ce qui fait que ceux- la même qui ont défendu ces malheureux islamistes au nom de la morale de Voltaire sont ceux  qui font se retourner Voltaire dans sa tombe.

A la vérité, La Gauche aujourd’hui vit un malaise et un vide intellectuel manifeste. Etre de gauche aujourd’hui à Tunis ne rime plus à rien. Fini les discours sur les luttes syndicales et la résurrection du prolétariat, fini le mouvement d’idées des « perspectivistes », fini les débats sur la justice sociale, sur le commerce équitable. Etre de Gauche aujourd’hui à Tunis est des plus aisé. Il suffit pour s’en convaincre d’user d’un discours qui puise ses origines dans la littérature marxiste ou dans les terminologies que retient la presse occidentale. Pour être de Gauche aujourd’hui à Tunis, il suffit de s’autoproclamer le farouche défenseur de la cause féministe et de la liberté de la femme de disposer leur son corps, de truffer son discours de quelques clichés médiatiques à sensation du style « ennemi idéologique » « camarade » ou « islam est incompatible avec démocratie »  et le tour est joué !Il suffit d’évoquer sans cesse le projet théocratique du « mouvement intégriste » et de vendre aux interlocuteurs étrangers l’image très émouvante d’une poignée de démocrates assiégé par « l’armée des barbus et des fondamentalistes religieux ». Alors que d’un autre côté, on vend l’image d’une poignée de « croyants » assiégés par les gauchistes « mécréants ».

Problématique est la situation politique en Tunisie au point qu’après 15 ans de répression qui n’a épargné ni la gauche ni les islamistes, on se retrouve aujourd’hui dans une situation quasi similaire à celle de la fin des années 80. Et les diplomates accrédités à Tunis trouvent amusant le fait que, s’il était question de choisir entre les islamistes et M. Ben Ali, la Gauche voterait pour M. Ben Ali . Et que s’il était question de choisir entre la Gauche et M. Ben Ali, parions que les islamistes voteraient « encore » pour M. Ben Ali.

Les problèmes de la Tunisie se résument-ils  à l’emprisonnement ou à la libération  de centaines de détenus?

Devant la fuite en avant du pouvoir, des chantiers demeurent ouverts en Tunisie. Celui de l’absence des libertés, de la corruption, et du gouffre réel entre le discours officiel et la réalité des pratiques, de l’absence de conditions réelles de l’indépendance du pouvoir législatif de l’exécutif, de l’indépendance de la justice, de la presse.

Dans l’attente du dernier quart d’heure…Que faire ?

Sami BEN ABDALLAH

SOURCE:http://www.tunisnews.net/8novembre04.htm

BDTECHIE