Sadok Ben Mhenni un des leaders historiques de la Gauche en Tunisie

Arrêté en décembre 1973, Hamma Hammami relate dans son ouvrage « Le Chemin de la dignité « (pages 38 et suivantes version papier) l’expérience de Sadok Ben Mhenni.

Hamma Hammami et Sadok Ben Mhenni ont subi une torture sauvage mais ils ont résisté avec beaucoup de courage face à leurs tortionnaires. A la page 44 (version papier) Hamma Hammami écrit :

« Les larmes coulaient de mes yeux abondamment et sans discontinuer, j’étais incapable de les maîtriser.En principe, j’aurais dû danser ce soir-là pour fêter la victoire de Sadok et la mienne sur mes tortionnaires, être fier du défi que nous avons réussi à relever face à leur barbarie. Nous avons sauvé notre honneur de militants et d’êtres humains, et protégé nos camarades de la répression pour qu’ils puissent continuer leurs activités »

  Aux pages 38 et suivantes (version papier), il écrit :

  « Les mêmes scènes de tortures se répétaient chaque jour, au moins deux fois, le matin et l’après midi. Cependant, le 18 octobre, alors que j’étais, comme d’habitude, allongé par terre dans ma cellule, menottes aux mains derrière le dos, Hassan Abid est entré en souriant. Il m’a regardé dans les yeux et m’a assommé en me disant : « Sadok Ben M’henna est déjà ici. Les autres le suivront. Continue à tenir bon, fils de pute. Tu crois que tu vas gagner quelque chose ». Il me montra des brouillons de tracts écrits à la main et il partit. La nouvelle me bouleversa totalement, je ne savais rien de ce qui se passait à l’extérieur. Je craignis un nouveau coup de filet qui pourrait démanteler ce qui restait de El-aâmel Et-tounsi, après la campagne répressive de novembre décembre 1973 organisée par Habib Bourguiba et exécutée par son célèbre ministre de l’Intérieur Tahar Belkodja, alias Tahar BOP

 page 39 (version papier)

 (Brigade de l’Ordre Public, l’équivalent des CRS français). Sadok était membre de la direction. Je n’arrivais pas à réaliser comment il allait se comporter devant ses tortionnaires. C’était sa première arrestation. Sadok était petit de taille, tenace, dynamique, sincère, sérieux et d’une grande franchise. Dans la clandestinité, nous avons souvent eu l’occasion de discuter du jour où nous serions entre les mains de la police politique. Nous nous sommes jurés de résister jusqu’au bout.

 Sadok Ben M’henna a finalement tenu sa parole de militant. Il a été soumis pendant six jours à une torture effroyable. Il n’a fait aucun aveu, il a même refusé, par défi, de donner son nom, de reconnaître qu’il était lui-même, Sadok Ben M’henna. Les flics se relayaient dans sa cellule pour le convaincre de prononcer son nom et son prénom. En fin de compte, la seule concession que Sadok a faite à Hassan Abid et à ses sbires a été de reconnaître qu’il était bien lui-même. Sous la torture, son bourreau, Abdessalem Dargouth, le « suppliait » d’exprimer un sentiment de souffrance, de crier, ou de dire : « oh, ma mère… », en contrepartie de quoi il lui promettait de cesser de le torturer. Mais Sadok gardait un silence absolu. J’étais au deuxième étage et j’entendais tout, car la « salle d’opération » était de l’autre côté du couloir, au troisième étage. A un certain moment, j’ai eu le sentiment que les rôles ont été inter-changés. C’était Sadok Ben M’henna qui terrorisait, par son mutisme, son tortionnaire qui souffrait du fait que son métier n’avait plus de valeur ! En demandant à Sadok de crier, de se lamenter, il voulait s’assurer que ses supplices avaient quand même un certain effet sur sa victime.

 Depuis l’arrestation de Sadok, le 18 octobre, l’attention s’était concentrée sur lui. Les chefs de la DST croyaient pouvoir lui soutirer les informations qu’ils voulaient. Ainsi, la pression sur moi s’était allégée. De temps en temps, ils me rendaient visite pour me gifler, me donner un coup de poing sur la figure ou m’injurier. Puis, comme d’habitude, ils ont progressivement changé d’attitude. A la DST, quand ils n’ont plus rien à tirer de leur victime et qu’ils s’apprêtent à l’envoyer en prison, ils changent de tactique. Ils cherchent à se justifier : « nous sommes au service de l’Etat. Notre fonction exige de nous ce comportement. Tous sont égaux pour nous (égaux devant la torture). Même si on nous amène Bourguiba pour l’interroger, on le suspendra entre deux

 Page 40 (version papier)

tables et on lui « mangera le cœur » (formule pour dire qu’ils n’auront aucune pitié). Et si un jour, vous êtes vous-mêmes au pouvoir, on vous servira comme on a servi ceux qui vous auront précédé. C’est notre travail». Drôle de conception du service de l’Etat. Mercenariat ou service public ? Sans compter que la torture est conçue comme une partie intégrante des tâches qui incombent à la police ou plutôt comme un moyen de gouverner.

 Hamma Hammami revient sur le parcours de Sadok Ben Mhenni dans plusieurs autres passages. Je vous conseille de télécharger et lire « Le chemin de la dignité de Hamma Hammami » en cliquant ici.

 

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