L’affaire Barraket Essahel a-t-elle livré tous ses secrets?

L’affaire Barraket Essahel n’a pas livré encore tous ses secrets. Annoncée dans les médias comme une grande affaire d’Etat et une « grande injustice », 7 personnes uniquement (à en croire le verdict prononcé) seraient responsables de cette affaire.

7 responsables ou 7 boucs émissaires ?

Le 29 novembre 2011Le tribunal militaire a condamné Zine El Abidine Ben Ali, Ezzedine Jnayah, Zouhaier Erdissi, Houssein Jelali et Béchir Erdissi (en fuite) qui ont écopé, chacun, de 5 ans de prison ferme par contumace et 3ans pour Mohamed Ennacer Alibi.

Abdallah Kallel, Mohamed Ali Ganzoui et Abderrahmen Kassmi, ont écopé de 4 ans de prison. Ils auront également en charge, les dépenses juridiques relatives aux procédures civiles et des amendes de 50.000 dinars pour le bénéfice des deux victimes : Ali Saleh Ben Salem et Monji Jkirim, et ce pour le préjudice moral. Une autre infraction de 500 dinars a été prononcée pour chacun d’eux concernant les frais du contentieux et des avocats en charge de la préservation de leurs droits par rapport à l’indemnisation des dommages matériels.

Curieusement, M. Habib Boulareas (Ministre de la défense en 1991) et M. Abdelaziz Ben Dhia (Ministre de la défense de 1991 à 1996) ainsi que d’autres cadres n’ont pas été jugés responsables de cette affaire alors qu’il s’agissait de militaires qui ont été arrêtés en 1991.

Le Lieutenant Colonel Mohamed Ahmed Ancien assistant du Chef d’Etat-Major de l’Armée de Terre (arrêté dans le cadre de l’affaire Barraket Essahel et mis à la retraite d’office en 1992) avait publié un texte intitulé : « j’accuse » adressé à M. Habib Boulareas, Ministre de la défense de l’époque.

Il s’agit e sa version des faits.

 

 

J’accuse…

Par Mohamed Ahmed- Lieutenant Colonel(R)

 Tunis le 17/04/2011

Le 22 Mai 1991, vers 18h00, Le Chef d’ Etat-major de l’Armée de Terre (CEMAT) de l’époque, m’a demandé d’aller à la Direction Générale de la Sécurité Militaire (DGSM) pour assister à une réunion urgente. Arrivé aux bureaux de la DGSM je me présentais au bureau de l’Officier Supérieur qui devait me recevoir et que je connaissais bien. Ma surprise fut grande quand il m’a annoncé que j’étais attendu au Ministère de l’intérieur. Il m’a conduit dans sa voiture de fonction et nous sommes entrés au siège du ministère par une porte de derrière. Un agent de la Sûreté de l’Etat m’a accueilli et m’a conduit directement au bureau de Med Ali Ganzoui, Directeur Général de la Sûreté de l’Etat (DGSE) ; dans son bureau, j’ai constaté la présence d’un Colonel de la Direction Générale de la Sécurité Militaiire (DGSM), que je connaissais également.

Dans une des biographies de Mr Habib Boularès sur le Net, on peut lire ceci: « …Habib Boularès a été de toutes les grandes dates qui ont marqué son pays, la Tunisie… » En effet, l’auteur de cette biographie ne s’est pas trompé. Le nom de Mr Habib Boularès restera pour longtemps associé à l’opération qui a consisté à décapiter l’Armée Tunisienne entre Avril et Juillet 1991. Je laisserai aux historiens le soin d’établir si Monsieur Boularès était ou non parmi les principaux instigateurs de l’écrémage en règle qu’a connu l’Armée Nationale.

 Rappelons les faits : le 17 Février 1991 Mr Boularès est nommé à la tête du Ministère de la Défense Nationale en remplacement de Mr Abdallah Kallèl appelé à diriger le Ministère de l’Intérieur. Son mandat sera de quelques mois, mais il marquera à jamais l’Armée Nationale. Comme certains de mes camarades Officiers Supérieurs à l’Etat-Major, j’ai assisté à la cérémonie de passation des pouvoirs entre les deux Ministres, au siège de la Défense Nationale.

 A cette époque je ne connaissais pas personnellement l’homme politique mais je connaissais l’homme de culture, l’auteur de Mourad III. Entre Avril et Juillet 1991, une grosse opération d’épuration de l’Armée Nationale a été décidée par Ben Ali, exécutée par le Ministre de l’Intérieur Abdallah Kallel et soutenue par le Ministre de la Défense Nationale et le Commandement Militaire de l’époque. Il fallait trouver un motif : le complot militaire imaginaire de Barraket Essahel, fabriqué de toute pièce par les services spéciaux de sûreté de l’Etat, dirigés par Mohamed Ali Ganzoui.

 Près de deux cent cinquante brillants militaires entre Officiers Supérieurs, Officiers Subalternes, Sous-officiers et Hommes de Troupe ont été accusés, à tort, d’appartenir au Mouvement intégriste Ennahdha et de préparer un coup d’Etat. Le lieu de préparation de ce coup d’Etat fictif, choisi par les services de sûreté de l’Etat, est le patelin de Barraket Essahel.

 Comme la plupart de mes camarades touchés par cette affaire, j’ai été arrêté, sur mon lieu de travail, par la Sécurité Militaire, puis livré au Ministère de l’Intérieur où j’ai été soumis à la torture pendant plusieurs semaines pour un crime que je n’ai pas commis.

 Les centaines de militaires arrêtés et torturés comme moi ont été livrés, sans autre forme de procès, entre les mains des tortionnaires de Abdallah Kallel et de Mohamed Ali Ganzoui sans aucune vérification ni enquête interne au niveau du Ministère de la Défense Nationale. Mr Habib Boularès n’a pas jugé utile de prendre les précautions d’usage à son niveau alors qu’il disposait de structures parfaitement compétentes pour le faire, en l’occurrence la Sécurité Militaire et le Tribunal Militaire.

 La suite on peut l’imaginer : après des semaines d’humiliation et de tortures nous avons été, pour la majorité d’entre nous, libérés et mis à la disposition du Ministère de la Défense Nationale. Ce dernier au lieu de réparer sa « faute morale » commise à l’égard de ses meilleurs cadres, les a tout simplement révoqués en dépit de leur innocence. La majorité des victimes ont perdu leur métier, ont été privés de leurs pensions et, durant près de vingt ans, harcelés et pourchassés par la police politique. Une longue traversée de désert les a maintenus en marge de la société. Ils ne pouvaient ni parler de leur tragédie aux médias, ni s’exiler à l’étranger puisqu’ils sont sous contrôle stricte de la police.

 Grâce à la révolution, je peux aujourd’hui vous parler de cet épisode triste que Mr Habib Boularès a probablement oublié. Sa responsabilité morale est totale ; celle du Commandement Militaire de l’époque l’est également.

 Je dois rappeler à Mr Habib Boularès que le jour où vous avez présenté votre livre, Hannibal, devant un parterre d’intellectuels, à l’espace Sophonisbe, j’étais présent. En tant que militaire, je m’intéressais naturellement à l’histoire du plus grand Général de tous les temps. A l’issue de votre présentation, vous avez signé des dédicaces. Vous m’avez écrit un mot gentil et je vous ai remis une lettre qui vous exposait la tragédie de Barraket Essahel que mes camarades et moi ont vécue. Je suis parti en nourrissant l’espoir que vous me rappeliez. J’attends à ce jour une réaction de votre part !

 L’on se demande aujourd’hui si Mr Habib Boularès, l’homme de culture et auteur d’Hannibal, a bien réfléchi en prenant la décision historique de jeter ses meilleurs Officiers dans les geôles du Ministère de l’Intérieur et aider à l’écrémage méthodique de la « Grande Muette ». Il a contribué ainsi à la destruction de centaines de carrières militaires vouées à un brillant avenir, à la détresse incommensurable de milliers de familles et aux malheurs de femmes et d’enfants innocents.

 Je laisse à Mr Habib Boularès le soin de méditer sa propre réflexion quand il dit :

 «…l’homme politique qui ne se donne pas la peine de réfléchir sur son action court le risque de se fourvoyer ».

 Que Mr Habib Boulares sache aujourd’hui que les Tunisiens, après le 14 Janvier, sont en droit de connaitre les raisons qui l’ont poussé à agir de la sorte. Aura-t-il le courage intellectuel de le faire ?

 Est-ce la raison d’Etat ? Est-ce l’hégémonie du Ministère de l’Intérieur qui a dicté sa loi au détriment de la Défense Nationale ? Est-ce la peur de Ben Ali qui a paralysé le Ministre et brillant intellectuel ainsi que le Haut Commandement Militaire de l’époque (Conseil Supérieur des l’Armées) composé de Généraux ?

 Lieutenant-Colonel (R) Mohamed Ahmed, Ancien assistant du Chef d’Etat-Major de l’Armée de Terre.

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