Barraket Essahel:L’affaire des militaires inculpés dans le complot de 1991

Cet article a été publié à Réalités (Hebdomadaire tunisien) en date du 4 mars 2011. Il s’agit de la version des militaires contestée par d’autres témoignages.

L’affaire des militaires inculpés dans le complot imputé à Ennahdha en 1991 : La vérité dévoilée

  Pour la première fois et en exclusivité pour les lecteurs  de Réalités nous ouvrons un dossier délicat, celui des militaires inculpés, injustement dans le coup d’Etat imputé à Ennahdha en 1991, torturés, virés de l’Armée sans aucun motif et contraints au silence depuis. Encouragés par le renversement du régime Ben Ali par le peuple, certains d’entre eux ont décidé de parler de ce qu’ils ont subi afin d’obtenir justice mais aussi pour éviter que de tels abus ne se répètent.

 Mai 1991, Les Tunisiens sont surpris par la conférence de presse du ministre de l’Intérieur, Abdallah Kallel, diffusée à la télé, annonçant le démantèlement de tout un réseau d’Ennahdha projetant un coup d’Etat contre le Régime Ben Ali. Parmi les accusés, une centaine de militaires, suspectés  de former  le bras militaire du parti islamiste, baptisé le «groupe sécuritaire».

 Le rôle présumé «groupe sécuritaire» dans le complot

 Kallel évoquait un plan diabolique de cinq phases. La quatrième consistait à semer les troubles dans les universités et écoles de manière à exaspérer les forces de l’ordre qui, dépassées, elles feraient appel à l’Armée. C’est là que les militaires appartenant à Ennahdha allaient opérer pour contrôler les institutions stratégiques comme le Premier ministère,  les ministères de la Défense, des Affaires étrangères et  de l’Intérieur, le local de la Radio et la Télévision tunisienne, la Caserne de la Police de Bouchoucha et celle de la Garde Nationale à la Marsa, sans oublier le déploiement à l’intérieur du pays pour s’emparer de tous les centres de pouvoir tels les sièges de gouvernorats et des délégations et les centres de télécommunications, de manière à les isoler du reste du territoire. La destination finale serait l’assaut sur le Palais de Carthage.

 Pour illustrer ces accusations, le ministre a montré un enregistrement d’un capitaine originaire du Sud, Ahmed Amara, dans lequel il avoue faire partie d’un réseau de militaires appartenant au mouvement de Rached Gannouchi qui projetait une série d’opérations visant le renversement du régime Ben Ali. Il a donné les noms des chefs de ce réseau et a parlé d’une réunion ayant eu lieu le 6 janvier 1991 à Barraket Essahel (Hammamet) pour mettre en place les détails du plan.

 Le lendemain, le ministère de l’Intérieur a procédé à une large campagne d’arrestations visant les hauts gradés de l’armée : des officiers supérieurs, subalternes et des sous-officiers.

 C’est là qu’a commencé le drame pour la majorité d’entre eux, accusés injustement d’appartenance à Ennahdha, torturés, dégradés et expulsés de l’armée.

 Torture au ministère de l’Intérieur

 Les souvenirs de cette tragédie sont encore vivants dans la mémoire du Lieutnant-Colonel Mohamed Ahmed, qui se rappelle comment, le soir du 22 mai 1991 vers 18h, le Chef d’Etat Major de l’Armée de Terre  (CEMAT), le Général, Mohamed Hédi Ben Hassine lui a demandé d’aller à la Direction Générale de la Sécurité Militaire (DGSM) pour assister à une réunion urgente. Arrivé sur place, il a été surpris de savoir qu’il était attendu au Ministère de l’Intérieur. Son étonnement allait être encore plus grand lorsque, conduit là bas, il est interrogé sur son appartenance au mouvement Ennahdha et sa participation à ses réunions. Devant ses réponses négatives, on lui faisait subir l’humiliation et la torture. : Déshabillement, insultes, gifles, coups de poing, position du poulet rôti, suspension des pieds avec les mains liés au dos, suffocation dans un bain d’eau avec un mélange d‘urine et de saleté etc. Des journées entières à ce rythme avant d’avoir le privilège de rencontrer le ministre de l’Intérieur, Abdallah Kallel. «Durant l’interrogatoire, il m’avait demandé de lui confirmer les aveux (obtenus sous la torture) et qui tournaient autour de la réunion supposée de Barraket Essahel des Officiers de l’Armée et les détails des plans militaires du coup d’Etat». Pour commencer, je l’ai remercié de m’avoir donné l’occasion de me défendre et ainsi que de défendre l’honneur militaire des mes camarades puis, je lui ai dit que tout cela était de la fiction et que tous les détails relatifs à ce coup d’Etat faisaient partie d’un scénario imaginaire. J’ai aussi affirmé devant lui que tous les officiers arrêtés représentaient la crème de l’Armée Nationale et qu’ils étaient des vrais patriotes ayant toujours bien servi le pays».

 Un scénario préparé à l’avance

 L’entretien n’avait duré qu’une vingtaine de minutes mais deux jours après les tortures ont cessé sans pour autant  que les inculpés soient relâchés, surtout qu’on n’a pas trouvé des preuves tangibles sur leur implication dans ledit complot. Tout ce que faisaient les agents du ministère de l’Intérieur était d’essayer d’arracher des aveux sous la torture. «On nous demandait, pour arrêter notre calvaire, de signer des procès verbaux déjà préparés à l’avance et qui nous inculpaient gravement. Chose que nous finissons par faire  dans le but d’abréger notre souffrance», affirme le capitaine, Mohsen Kâabi.

 Autre méthode qu’ils utilisaient «c’était d’obliger un sous-officier d’avouer qu’il vous a vu assister à une réunion d’Ennahdha ou distribuer des tracts.

 Lorsque vous demandiez la confrontation avec lui, on l’emmenait pour une minute dire ce discours puis on le faisait sortir rapidement», explique le Colonel Moncef Zoghlami.

 Même le fameux enregistrement du capitaine Ahmed Amara où il donne la liste de ses collaborateurs et les détails du plan du complot est un coup monté. Ce dernier raconte comment après l’avoir torturé pendant des heures, on lui a dicté des noms d’officiers et un scénario et on lui a demandé de lire cela devant les caméras. «Je n’avais pas le choix. Je savais que j’étais enregistré mais je ne pensais pas qu’ils allaient diffuser la cassette à la télé». Il ajoute qu’on l’a même porté à Barraket Essahel pour identifier la maison où aurait eu lieu la soi-disant rencontre des Officiers le 6 janvier. «Je n’ai pas pu la leur indiquer parce que tout simplement je ne savais rien et qu’il ne s’agissait que d’un scénario fictif inventé par eux pour écrémer  l’armée de ses meilleurs éléments».

 Le lieutenant-colonel, Mohamed Ahmed évoque, de son côté, l’existence d’un organigramme  tout prêt du présumé «groupe sécuritaire» avec des places vides que les agents du ministère de l’Intérieur cherchaient à remplir, à tout prix, par des noms.

 Entre 150 et 200 grands officiers de l’armée ont été arrêtés et inculpés dans cette affaire. «C’était une vrai chasse aux sorcières ! Aujourd’hui, on saisissait votre collègue, demain c’était votre tour et ainsi de suite, sans aucune logique»,  souligne le Commandant Pilote Hédi Tlijani. Et toujours le même scénario : convocation à la Sécurité Militaire sans motif apparent, renvoi au Ministère de l’Intérieur, interrogatoire, torture, signature sous pression de P.V et incarcération.

 L’intention «d’écrémer l’armée»

 Ce qui étonnait et infligeait au même temps les militaires détenus c’est qu’ils étaient entièrement livrés  aux agents de la Sûreté de l’Etat et à la police sans que le Ministère de la Défense ne lève le petit doigt pour les défendre ou, du moins, pour leur organiser un procès militaire, à part quelques exceptions. «Je ne comprends toujours pas comment l’armée a permis que les choses se passent ainsi pour nous alors que nous avons nos institutions juridiques qui peuvent nous juger. Pourquoi nous avoir livrés à une autre autorité?», s’indigne le Commandant Salah Mansour.

 Certains soupçonnent alors l’implication de leurs chefs et  de leur ministre de la Défense dans cette «opération d’épuration de l’armée». Car comment expliquer que ces derniers ont été épargnés de ce grand coup de filet et qu’ils ne sont pas intervenus pour témoigner à leur faveur alors qu’ils les connaissaient bien, personnellement, un à un, et qu’ils savaient leurs cursus professionnels, puisqu’ils les avaient nommés auparavant dans de hautes fonctions.

 Ils appuient donc la thèse d’un complot orchestré par Zine El Abidine Ben Ali avec l’aide d’Abdallah Kallel, ancien ministre de la Défense avant d’occuper le poste de ministre de l’Intérieur, du   Chef d’Etat Major de l’Armée de Terre  (CEMAT), le Général, Mohamed Hédi Ben Hassine, du Colonel Moussa Khalfi de la Direction Générale de la Sécurité Militaire (DGSM), de Mohamed Farza, Directeur général de DGSM et de Mohamed Ali Ganzoui, Directeur général de la Sûreté de l’Etat.

 Reconnus finalement innocents, les militaires inculpés, ont été, pour la plupart, relâchés après un mois et demi de détention. Mais avant, il fallait assister à une ultime rencontre avec Kallel, le ministre de l’Intérieur, le  23 juin 91 (deuxième jour du Aid El Kébir ). Il leur a annoncé que Président Ben Ali leur transmettait ses vœux et a décidé de les relaxer. Il leur a exprimé ses regrets parce «qu’on l’a induit en erreur en ce qui les concerne» et les a informés que le ministère de la Défense régularisera leur situation. A aucun moment, il n’a évoqué le mauvais traitement, l’humiliation et la torture dont ils ont fait l’objet.

Mise à la retraite d’office : le début d’un calvaire

 Libérés, ces militaires ne savaient pas qu’ils allaient commencer une deuxième page de leur calvaire. Car suspendus de leurs fonctions pendant presque une année sans motif précis, on leur a annoncé en avril 92 leur remise en retraire d’office, une mesure punitive dans le règlement de l’armée. Les plus chanceux ont pu recevoir régulièrement leurs payes mais sans les indemnités.

 Ce n’était pas le cas de certains comme le capitaine Mohsen Kâabi qui a été spolié de tous ses papiers et de son uniforme, sans percevoir de retraite pendant des années. En outre, il a été privé de pratiquer tout autre travail pour subvenir aux besoins de sa famille. Car à chaque fois, on venait demander à son employeur de le licencier.  Il a cherché à avoir réparation en déposant une plainte auprès du tribunal administratif. Il lui a fallu huit ans pour avoir gain de cause.  Le Ministère de la Défense a fini par lui délivrer un document attestant sa mise en retraite mais en la datant de juillet 2000 et non d’avril 1992. Le capitaine saisit alors le tribunal une nouvelle fois pour obtenir sa rémunération pour les huit années non travaillées à cause d’une décision qui le dépasse. Il lui a fallu encore quelques années et le passage de l’affaire du tribunal de 1er Instance, à la Cour d’appel puis à la Cour de cassation pour gagner le procès.  Reste qu’il fallait évaluer la somme à lui attribuer pour cette période (8 ans), ce qui nécessitait un troisième procès qui est en cours jusqu’à aujourd’hui.

 D’autres Officiers ont eu un sort meilleur. Le Colonel Moncef Zoghlami a été détaché à l’Office des Logements Militaires, un poste sans rapport avec sa formation d’officier d’artillerie antiaérienne et a été interdit de porter l’uniforme (ce qui est considéré comme une grande humiliation pour un militaire). «J’ai été mis dans un bureau sans tâche spécifique, condamné à rester seul car on avait interdit aux autres de me contacter ou de m’adresser la parole. J’étais comme un pestiféré. C’était trop dur !», indique-t-il.

 Ce n’était qu’une forme des préjudices subis par eux dans leurs vies quotidiennes pendant de longues années, puisqu’on leur a infligé des poursuites, la mise sous écoute téléphonique, le contrôle judiciaire durant cinq ans, l’interdiction de quitter le pays, la non obtention de passeport…

Les moins chanceux, eux, ont dû, avant de vivre ce calvaire, passer d’abord trois ans en prison, suite à un procès militaire «non équitable» les inculpant, non pas pour leur présumée participation au coup d’Etat mais pour appartenance au mouvement Ennahdha tels les cas du Commandant Salah Mansour et du Capitaine Ahmed Amara.

 Une association pour défendre leurs droits

 Durant toutes ces années, ces Officiers dudit complot de 91 ont essayé d’obtenir des réparations morales et matérielles en adressant des lettres au  Président de la République et au ministère de la Défense pour expliquer leur situation mais aucune réponse. Ils ont même saisi la Haute instance des Droits de l’Homme, présidée par Rachid Sfar, mais en vain.

 Néanmoins, à aucun moment, ils ont pensé saisir les instances internationales ou  parler de leur affaire à la presse internationale.  «Etant des anciens militaires, nous avions eu peur d’être accusés de comploter contre le pays, affirme le Lieutenant-colonel, Mohamed Ahmed.

 Aujourd’hui et après la chute de Ben Ali, ils ont décidé de rompre le silence, non seulement en exposant leur cas à la presse mais aussi en projetant de créer une «association de défense des droits des Officiers mis à la retraite d’office suite aux évènements de mai 1991». Son but est de constituer une base de données relative à ces officiers limogés et d’utiliser tous les moyens juridiques pour démontrer le caractère abusif des décisions prises à leur encontre ; d’établir les faits relatifs à l’usage de la torture physique et morale ; d’engager des poursuites judicaires contre les personnes ayant ordonné, supervisé ou exécuté ces actes  et de demander toute réparation morale et matérielle aux préjudices subis ainsi que le rétablissement des droits.

 Reste qu’ils insistent sur une chose très importante : s’ils dévoilent cette affaire aujourd’hui c’est pour «répondre au droit du peuple tunisien de connaître les abus du régime Ben Ali» et pour montrer que même l’Armée Nationale, qui vient de défendre d’une façon héroïque les Tunisiens, n’a pas été épargnée.

BDTECHIE