Barraket Essahel: Ennahda est le premier responsable de ce drame

Le journal TunisTribune a eu la pertinence d’interroger Ahmed Manai sur l’affaire Barraket Essahil. Et Ahmed Manai a livré sa part de vérité sur ce sujet tabous qu’est la seconde tentative d’Ennahdha de renverser Ben Ali (entre 1990 et 1991). L’intégralité de l’Inteview de TunisTribune:

Ennahda est le premier responsable de ce drame

Ancien expert international auprès de l’ONU, militant en faveur d’une démocratisation de la Tunisie. En 1989,il a été arrêté et torturé durant plus de 15 jours consécutifs par les services spéciaux Tunisien. Il est depuis réfugié politique en France. Il est le président de l’Institut Tunisien des Relations Internationales et auteur de « Supplice Tunisien – Le jardin secret du général Ben Ali » aux éditions La Découverte.

Opposant au régime de Ben Ali, Ahmed Manaï a été comme des milliers d’autres tunisiens, torturés pour ses opinions. Son ouvrage, paru en 1995 et préfacé par Gilles Perrault, nous raconte cette douloureuse expérience. Dans cet entretien, ses propos sont ceux d’un homme toujours engagé mais plein d’humilité. Il n’hésite pas d’accuser les islamistes d’êtres les instigateurs avec Ben Ali du drame de « Barraket Essahel.»

TunisTribune : Voulez-vous nous donnez votre avis ou votre témoignage sur le rôle qu’a pu jouer M.Abdallah Kallel dans l’affaire dite « Barraket Essahel » quand il était le premier responsable du Ministère de l’Intérieur ? Pour vous est-il coupable ou responsable des accusations portées contre lui à ce sujet ?

Ahmed Manaï : Dans le drame vécu par les tunisiens au cours des 20 dernières années, et dans lequel la torture, crime suprême, a servi de technique d’interrogatoire, de répression, d’humiliation et de déni d’humanité, il y a différents niveaux de responsabilité, active et passive, et divers responsables.

Personnellement, j’estime que la première responsabilité, politique et morale, incombe aux dirigeants d’Ennahda qui se sont embarqués dans une tentative de déstabilisation du pouvoir en vue d’en changer la nature et pour s’y installer. Ces gens savaient pertinemment, au moins à travers leur expérience de 1987, que leur échec conduirait à une répression féroce qui toucherait beaucoup de monde et conforterait le pouvoir. . Trop sûrs d’eux, ils n’ont pas envisagé l’échec et ont misé uniquement sur le succès de leur entreprise. Aujourd’hui nous savons un peu plus le résultat de cette aventure :

Une dictature de 20 ans dont nous découvrons chaque jour, depuis 10 mois, les coins et recoins de son musée d’horreurs.

 A mon sens c’est leur faute qui a conduit au reste, c’est-à-dire aux multiples crimes qui ont été commis par le pouvoir, au nom de la sécurité de l’État, et leur responsabilité, politique et morale ne souffre aucune ambiguïté, même s’ils ne veulent pas l’assumer.

 Abdallah Kallel est-il responsable de toutes les horreurs commises dans les bâtiments du M.I, du temps où il en était le titulaire ? Je n’en doute guère, même si je sais pertinemment qu’il n’avait pas la haute main sur le M.I. Mais là, de deux choses l’une ou bien il était convaincu du bien-fondé de son action auquel cas il faudrait qu’il en assume les conséquences, ou bien, il était forcé et contraint et l’on devrait le juger dans ce cas pour sa couardise de ne pas avoir démissionné ou refusé sa mission. Et dans ce cas, il y aurait bien des gens à juger !

Ce qui me révolte dans cette affaire, c’est qu’on est en train de juger plus Kallel que les crimes qu’il aurait commis, parce que de nombreux autres ministres de l’intérieur doivent en avoir sur la conscience et méritent d’être traduits en justice.

 Dans ce drame, il y a un autre niveau de responsabilité, moral celui-là, qui est celui de toutes les personnes qui, par leur prestige et leur notoriété, ont couvert le crime et qui ont tout fait pour que les plaintes des suppliciés ne parviennent pas au monde. A mon sens, ces gens sont aussi responsables que les tortionnaires parce qu’ils se sont comportés en petits calculateurs politiques alors qu’ils se sont érigés longtemps en défenseurs des valeurs et des droits humains.

Comme vous voyez, je ne vous suis pas d’une grande utilité n’ayant pas de réponse tranchante à ce sujet. Mais là où tout est clair pour moi, c’est que la justice tunisienne est mal partie sur ce dossier.

 Je suis convaincu cependant que les procès ne règlent pas le problème et encore moins quand ils sont sélectifs. Je suis pour que les tunisiens connaissent la vérité, toute la vérité pour que chacun se fasse une intime conviction et juge les faits et leurs auteurs en conscience !

Je prône le pardon et la réconciliation, mais pour que cela soit possible, il faudrait que les responsables des faits incriminés le demandent à leurs victimes. C’est ce que j’ai demandé au fils de A.Kallel de conseiller à son père.

Il y a quelques mois, J’ai appelé sur Jawhara Fm, le président de la République par intérim, à présenter les excuses de l’État à l’ensemble des victimes et je ferais le même appel au nouveau président élu démocratiquement. Cela permettra, je l’espère, de réconcilier l’État avec ses citoyens et d’éviter que les victimes ne passent leur vie à réclamer une justice qui ne semble pas facile à obtenir. Mais il y a sûrement d’autres mesures à envisager.

BDTECHIE