Moncef Marzouki ouvre le feu sur tout le monde

Dans un Entretien pour le compte du site paperblog publié le 3 Novembre 2011 (soit après la publication des résultats des élections de la constituante en Tunisie qui se sont déroulées le 23 octobre 2011) Moncef Marzouki est revenu sur la question du financement des partis politiques en Tunisie et, à son habitude, le président du CPR a ouvert le feu sur tout le monde.

Des extraits :

« À l’époque, on m’a ri au nez en me disant qu’il fallait pactiser, composer avec Ben Ali, ouvrir des espaces de liberté… C’était le choix d’un certain nombre de partis, dont Ettakatol. Les islamistes, eux, sont restés totalement passifs pendant toute cette période. Nous étions réellement les seuls à vouloir promouvoir la résistance. »

Sur le financement des partis politiques, l’argent fou du PDP, d’Ettakatol et les dérives d’ennahdha

Extraits :

« Or, en huit mois, sans pratiquement aucun moyen –parce que nous avons été le seul parti qui a refusé de se faire financer par les hommes d’affaires ou d’autres-, nous sommes arrivés à être le deuxième parti et nous avons de bonnes chances, dans quelques années peut-être, de devenir le premier. Nous avons été tout à fait surpris par l’adhésion de la jeunesse et par l’adhésion d’une partie de la classe moyenne. »

« Et Ennahda n’a pas fait un score si impressionnant que cela : elle a vraiment atteint son maximum ; elle a mobilisé toutes ses ressources ; elle a mis de l’argent dans sa campagne ; elle a rassemblé des quantités invraisemblables de moyens… Pour vous donner une idée, nous, nous avons fait toute notre campagne avec cinquante mille dinars (ndlr : environ vingt-cinq mille euros). Ettakatol a utilisé un million de dinars. Le Parti démocrate progressiste de Chebbi, cinq millions. Et Ennahda, personne ne le sait. Probablement dix fois plus, vingt fois plus… Et, avec cela, nous avons obtenu trente sièges, alors qu’ils n’en ont eu que quatre-vingt-dix. Et nous sommes implantés dans tout le pays. »

En réponse à la question : « Ennahda ne semble pas vous inquiéter. Pourtant, leurs méthodes, durant la campagne, ont été dénoncées à maintes reprises ; j’ai assisté à une table ronde organisée au Parlement européen en octobre : plusieurs représentants de la société civile tunisienne ont expliqué qu’Ennahda avait envoyé dans tout le pays des camions frigorifiques et distribuait des denrées alimentaires, payait les frais des mariages, réglait des factures d’électricité, offrait des cadeaux, de l’électroménager, en demandant en échange l’adhésion au mouvement et le vote. D’où vient tout cet argent ? »

Moncef marzouki a répondu :

« Ecoutez… Au mois d’août, j’ai écrit une lettre ouverte aux dirigeants d’Ennahda et d’Ettakatol, où je leur disais : vous êtes en train d’entrer dans la démocratie par la mauvaise porte ; par l’argent. Et c’est inacceptable, car nous avons une démocratie balbutiante et, si elle est corrompue à la base, dès le départ, cela signifie que nous sommes passés de la corruption de la dictature à la corruption de la démocratie. Je leur ai dit qu’ils avaient la responsabilité historique d’empêcher ce glissement, qui pouvait être fatal à notre expérience, à notre première tentative démocratique.

Ennahda s’est alors sérieusement fâchée avec moi. Mais je ne retire absolument rien de ce que j’ai écrit.

Je peux vous dire que les Tunisiens ont lourdement sanctionné les partis de l’argent : un parti qui s’appelle l’Union du Peuple libre n’a pas eu un seul siège. Si, je crois qu’il en a eu un, mais qui lui sera probablement retiré par les tribunaux. Donc, il aura zéro siège. Le Pdp, qui a mis dans la campagne un argent fou, a été laminé. Ettakatol n’est que troisième et loin derrière nous, puisque nous avons dix siège de plus que lui.

Ennahda a été sauvée par son passé. Mais je regrette profondément ses dérives et je pense que nous allons créer une des lois les plus sévères sur le financement des partis : c’était notre première expérience ; on a vu comment ça fonctionnait ; et nous allons mettre le holà à tout cela pour les prochaines élections… »

L’argent D’ennahdha vient du Quatar ?

En réponse à la question : « Je reviens sur ma question : d’où vient tout l’argent utilisé par Ennahda ? Persécuté sous Ben Ali, c’était pourtant un mouvement presque sans plus aucune ressource. On évoque parfois le Qatar, aussi présent en Syrie, très présent en Libye… »

Moncef marzouk a répondu :

Extrait

« Je ne sais pas d’où vient cet argent. Vous ne pouvez pas me le demander, car je n’ai pas d’information. On n’a que des supputations… Le Qatar… Mais là, il faudrait que vous alliez poser la question à Ghannouchi. Moi, je ne le sais pas. »

Vous pouvez lire l’intégralité de l’Interview sur le site paperblog

 

Ci-dessous la lettre de Moncef Marzouki aux partis politiques parue le 4 août 2011

Tunisie, lettre ouverte de Moncef Marzouki aux PDP, Ettakatol et Ennahdha 3 Août 2011

« Nous savons tous que le 23 octobre prochain constitue l’épreuve la plus dangereuse de notre histoire contemporaine, dans la mesure où sera décidé si nous sommes dignes de démocratie, ou plutôt d’un nouvel épisode de désordre et de despotisme.

 Combien nous avons attendu ce tournant ; tout en étant confiants dans notre maturité depuis des lustres pour la liberté, la dignité et l’égalité.

 Que nos martyrs reposent en paix, ceux qui ont payé de leur vie le droit des Tunisiens à un pareil jour, porteur de bien, de baraka et de gratitude de ces générations, qui ont connu tout au long d’un demi siècle les affres de la prison et de l’exil, afin qu’une autorité oppressante ne nous humilie de nouveau, celle qui est passée maîtresse dans l’organisation des élections, avec un scrutin public et un tri secret.

 Il est indéniable que le devoir des Tunisiens -Etat, partis et citoyens- chacun de sa position et selon sa responsabilité, est de faire en sorte que ces sacrifices ne soient pas vains, et que la montagne n’accouche d’une souris altérant ainsi la réussite de cet examen historique.

 Les partis ne doivent épargner aucun effort au niveau du discours et en donnant l’exemple, afin que les élections soient transparentes, non le jour du scrutin uniquement, mais lors de toutes les étapes le précédant. Les partis doivent se conduire d’une manière à redonner au peuple confiance dans la politique et les politiciens, en étant égaux en argent et médias, afin qu’ils fassent parvenir leurs programmes au citoyen sans mystification, et que celui-ci puisse choisir avec liberté et objectivité.

 Hélas, la voie suivie par vos partis, n’est pas celle qui consacre le prestige de la politique, le respect des politiciens et la probité de la transition démocratique. L’opinion publique ne parle que de vos formidables moyens financiers, leurs sources inconnues, et la manière de les dépenser, autant de points sur lesquels aucun patriote démocrate ne peut se taire.

 Que c’est laid que de telles sommes faramineuses soient dépensées dans une conjoncture économique difficile, et dilapidées dans des opérations publicitaires basées sur les techniques d’influence latente, voire sur la duperie.

 Tous les partis sont devenus des sociétés politiques, commercialisant leurs  programmes, comme on commercialise les parfums et les yoghourts.

 Par ailleurs, selon des informations en provenance de Kasserine, l’obtention d’un travail dans les chantiers, est désormais tributaire de l’adhésion à un tel parti ou tel autre. Quelle infamie que la pauvreté et l’ignorance des citoyens soient exploitées d’une manière si éhontée, un mauvais présage, s’il en est, pour la démocratie qui pourrait être mort-née.

 Quant à dépenser l’argent dans des œuvres caritatives, personne n’en ignore le but, dans la mesure où il n’est autre qu’une tentative d’influencer l’électeur et d’acheter sa conscience, ce qui constitue une grave perversion du vulnérable dispositif démocratique, qui en est encore à ses premiers pas, et qui ne souffre aucun dépassement.

 Le choix  posé devant l’électeur dans un régime démocratique sain ne se fait pas entre des partis qui concourent à présenter un acompte- voire un pot-de-vin politique- aux personnes, mais dans leur propension à présenter des solutions collectives à des problèmes collectifs.

 Si le mouvement Ennahdha avait un excédent financier qu’il veut dépenser dans les actions caritatives, qu’il en fasse don discrètement –a fortiori que nos traditions arabo-musulmanes bannissent toute forme de charité déclarée-, qu’il en fasse don à des organisations caritatives islamiques et laïques. Il se mettra ainsi au dessus de cette dualité menaçant notre unité nationale et notre paix sociale.

 Si le PDP et Ettakatol avaient un excédent, qu’ils l’exploitent dans l’organisation de colloques et de sessions de formation portes-ouvertes consacrées à la présentation et à la discussion des programmes de tous les partis, afin de donner ses chances à la démocratie.

 La politique que vous suivez est porteuse de grands dangers pour le projet démocratique, dans la mesure où elle met la plupart des autres partis devant deux options aussi mauvaise l’une que l’autre : soit le combat avec la faiblesse des moyens financiers, ce qui fausse le jeu démocratique, soit l’adhésion à la même démarche, ce qui signifie la propagation de la corruption politique ; notre démocratie naissante sera ainsi l’otage de l’argent suspect.

 Personne ne croit, en effet, que ceux qui financent les partis le font pour l’amour de la démocratie, et non pour garantir leurs intérêts futurs, en investissant dans ceux qui pourraient détenir les rênes du pouvoir.

 Est-ce le destin de ce peuple est de vivre sous la perversion de la démocratie, après avoir vécu sous la perversion du despotisme ?

 Sans compter les effets destructeurs de cette politique qui va porter préjudice aux chances de coopération entre les partis, chose que requiert l’intérêt de la Tunisie, dans la mesure où un gouvernement d’unité nationale est inévitable en vue de faire face aux échéances cruciales de l’après 23 octobre.

 Si votre choix est confortable pour vos partis sur le court terme, il serait une grande perte pour la Tunisie et  pour une démocratie naissante menacée par des parties endogènes et exogènes. La démocratie et l’intérêt national requièrent, par conséquent, de votre part une révision radicale de vos choix publicitaires et de vos actions caritatives.

 Vous êtes, de surcroît, tenus, pour dissiper toute suspicion, de publier vos sources de financement à l’instar de ce qu’a fait le Congrès pour la République (CPR), en attendant que l’assemblée constituante tranche définitivement cette question, en interdisant la publicité, en criminalisant le financement de la part des entreprises économiques, et en dissociant d’une manière radicale l’action civile de l’action politique. Il faut aussi interdire le financement étranger des associations de la société civile dont certaines quémandent d’une manière éhontée, attentant à la dignité des Tunisiens.

 Que vous révisiez votre politique (ce pour quoi nous allons vous remercier),  ou non (ce qu’on continuera à dénoncer), le congrès pour la République ne se départira pas de la voie difficile qu’il a choisie, quels qu’en soient  les résultats au niveau des urnes.

Moncef Marzouki (Traduction de Gnet )

BDTECHIE