Comment ils ont assassiné Salah Ben Youssef?

« Le 14 octobre 1955, une note confidentielle des renseignements généraux français (RG) fait état de remous que suscite cette offensive : « on reproche à Habib Bourguiba le ton violent et méchant avec lequel il a condamné Salah Ben Youssef, et sa décision unilatérale (dictatoriale dit-on) sans la consultation régulière et préalable du parti tout entier (..) les Bourguibistes, eux, considèrent que Salah Ben Youssef a été aigri de n’avoir pas eu un portefeuille au sein du gouvernement » p 160, « Habib Bourguiba, le pouvoir d’un seul »

 « C’est probablement après cette rencontre houleuse que la décision de liquider physiquement Salah Ben Youssef fut décidée. Salah Ben Youssef était loin de se douter qu’il lui restait moins de six mois à vivre ». Omar Khilifi, « L’assassinat de Salah Ben Youssef »

 « Sa femme hurle sa détresse et crie : ambulance, ambulance. Salah Ben Youssef, était couvert de sang ». Omar Khilifi, « L’assassinat de Salah Ben Youssef »

Des extraits du Livre « L’assassinat de Salah Ben Youssef », de Omar Khlifi, MC Editions , avril 2005, prix 8 dinars. MC EDITIONS:http://mc-editions.blogspot.com/

 pp : 172-175

La rencontre de Zurich

 Habib Bourguiba, fidèle à son choix stratégique du compromis et de la négociation en politique, a demandé à rencontrer Salah Ben Youssef. Etait-ce une tentative sincère de réconciliation pour désamorcer la crise ? Ou, s’agissait-il uniquement de sonder les intentions de son rival ? se proposait-il de lui confier un poste important sous le couvert d’une entente pour le bien du pays, avant d’entamer, ensemble, la dernière manche pour l’évacuation du dernier soldat étranger du sol tunisien ? ou était-ce une ruse pour mettre sous l’éteignoir Salah Ben Youssefet l’éloigner politiquement de Ahmed Ben Bella [ Le Président de l’Algérie] et de Jamal Abdel Nasser [ Le président de l’Egypte] ?

De Francfort, où il résidait, Salah Ben Youssef prend curieusement la décision, le 2 mars 1961, de rentrer au Caire via Zurich (?) était-ce une coïncidence ? Il serait difficile de le croire.

Si Salah Ben Youssefa été accueilli à la gare par la police suisse qui a dû apprendre son arrivée par le coup de téléphone qu’il avait fait à son ami Fred Amman à partir de l’Allemagne. en effet, Salah Ben Youssefsoulignera, dans une lettre, que le téléphone d’Amman était surveillé. Ou était-ce un renseignement fourni sciemment à la police suisse par la partie tunisienne, pour affaiblir et déstabiliser psychologiquement l’homme attendu ?

Emmené à la préfecture de police, il lui fut reproché deux griefs. Premièrement il venait en Suisse malgré un arrêté d’interdiction qui avait été pris contre lui, le 4 février 1956. Deuxièmement qu’il entrait sur le territoire suisse avec un faux passeport. Salah Ben Youssefse défendit, énergiquement, contre ces deux inculpations. Il affirma qu’il n’était pas au courant de l’arrêté d’interdiction qui ne lui fut jamais notifié légalement qu’il voyageait sous un faux nom pour échapper à l’organisation terroriste « la main rouge ».

Magnanime ou complice, la police accepte volontiers les explications de Salah Ben Youssef, et l’autorise à reprendre son avion pour le Caire, le 4 mars.

« Salah Ben Youssef n’avait pas confiance en Habib Bourguiba et ses hommes qui sont des criminels qui pouvaient l’assassiner ou le kidnapper »

Mais le lendemain, le directeur de la police de Zurich le convoque pour l’informer que le président Habib Bourguiba insistait pour le rencontrer. Salah Ben Youssef accepte en posant ses conditions. Il sollicite de la police suisse de l’accompagner à l’hôtel de Habib Bourguiba et d’assister à l’entretien, parce que, leur dit-il, il n’avait pas confiance en Habib Bourguiba et ses hommes qui sont des criminels qui pouvaient l’assassiner ou le kidnapper et le mettre dans leur avion qui se trouvait en stationnement à l’aéroport de Zurich. Le chef de la police transmet, par téléphone, en présence de Salah Ben Youssef, les conditions à Habib Bourguiba qui donne son accord.

Flanqué de deux inspecteurs de la police helvétique, en civil, Salah Ben Youssef, l’air soucieux, se rend à l’hôtel ou réside le président Habib Bourguiba. Les deux hommes extrêmement tendus appréhendent ce face à face. Ils ne se sont pas revus depuis cinq ans.

Habib Bourguiba, le reçoit, avec une certaine raideur, en présence de ses proches collaborateurs que Salah Ben Youssef estimera à une vingtaine de personnes et qu’il qualifiera de courtisans (hachia). Le président de la Tunisie, l’air grave, inquiet, relevant le menton, attend debout Salah Ben Youssef, qui s’avance, flanqué de deux policiers, le visage hermétique. Un silence lourd, troublé par les pas feutrés de Salah Ben Youssef. Durant quelques secondes les deux hommes se jaugent du regard tel des boxeurs sur un ring. Salah Ben Youssef est manifestement gêné de se donner en spectacle devant une galerie de personnages hostiles dont les regards le fixaient avec curiosité. D’entrée, Habib Bourguiba a cru l’intimider, le prenant de haut, refusant de serrer la main tendue de son hôte, ébranlé par cet affront auquel il ne s’attendait visiblement pas. Cette offense publique voulue par bourguiba, fut ressentie comme une provocation. Salah Ben Youssef se maîtrise. Habib Bourguiba entre dans le vif du sujet et rappelle à son ancien compagnon leurs succès passés, que le pays était devenu indépendant et que rien ne pouvait justifier cette menée subversive qu’il alimentait de l’étranger, tout en lui rappelant que la guerre civile qu’il avait déclenchée en 1956 a couté la vie à plusieurs dizaines de tunisiens.

Salah Ben Youssef, loin d’en convenir, argua que c’est sa position drastique et revendicative d’alors qui avait hâté l’indépendance, ajoutant, que c’est grâce à lui que toutes les victoires furent acquises. Habib Bourguiba, estimant que l’homme qui osait, en sa présence et devant les hiérarques du régime, lui denier ses acquis en tant qu’artisan de la libération du pays, dépassait les bornes. Embarrassé devant son entourage, fulminant, la bave aux coins des lèvres, Habib Bourguiba ne pouvant se contenir devant tant de suffisance, explose, dévoile un secret d’Etat jalousement gardé, en reprochant violemment à Salah Ben Youssef qu’il était au courant qu’il cherchait à le faire tuer soit à l’aide d’un revolver muni d’un silencieux soit par la mise d’un poison dans sa nourriture. et, que s’il était assassiné, lui, Salah Ben Youssef serait à Tunis dans les trois mois. Spécifiant que les personnes, auxquelles Salah Ben Youssef a confié ses intrigues, sont venues le lui répéter. Une gêne générale parcourt toute l’assistance. personne n’osait intervenir, l’ambiance électrisée était à son zénith. Il suffisait d’une étincelle, d’un mot supplémentaire, d’un geste pour que la rencontre dégénère en pugilat.

Désarçonné, Salah Ben Youssef, sur un ton emporté et ferme interrompt Habib Bourguiba et proteste énergiquement contre de telles calomnies.

« Tu verras, tu le regretteras ! ».

 Les deux hommes, font un pas l’un vers l’autre. les deux policiers font de même, parant à toutes les éventualités. Habib Bourguiba, suffocant, n’arrivant pas à reprendre son souffle, joignant le geste à la parole, pointant son index vers la sortie, intime l’ordre à son interlocuteur, avec véhémence, en arabe et en français, de quitter les lieux. Salah Ben Youssef, désarçonné, regarde les policiers, qui lui font signe d’acquiescer. Blême, il fixe Habib Bourguiba dans les yeux et lui dit, sans élever la voix : « tu verras, tu le regretteras ! ». et quitte les lieux, songeur et très tourmenté en maugréant les paroles intelligibles. La haine était visible sur les deux visages, Salah Ben Youssef paraissant mieux se dominer. le lendemain, c’est avec soulagement qu’il s’embarque sur le premier avion en partance pour le Caire. L’entrevue fut désastreuse. Pour quelle raison Habib Bourguiba a-t-il contacté Salah Ben Youssef par le truchement de la police suisse ? un émissaire de son entourage aurait été plus adéquat pour préparer cette entrevue ?

 « Il est fort possible qu’il[Bourguiba] voulait défier et humilier Salah Ben Youssef en présence de ses compagnons, et plus particulièrement de sa future épouse Wassila Ben Ammar ».

 Habib Bourguiba ne pardonnait pas à son ancien compagnon, d’oser mettre en doute sa suprématie, lui, le combattant suprême, bâtisseur de l’indépendance. Apparemment Habib Bourguiba ne cherchait pas la réconciliation, mais plutôt la confrontation. Il est fort possible qu’il voulait défier et humilier Salah Ben Youssef en présence de ses compagnons, et plus particulièrement de sa future épouse Wassila Ben Ammar. S’il désirait vraiment une explication franche et une réconciliation sincère avec Salah Ben Youssef, il l’aurait reçu amicalement en tête-à-tête, dans sa suite présidentielle pour l’amadouer, misant sur son pouvoir de persuasion, et le convaincre de tourner la page en s’intégrant de nouveau dans les milieux de la politique tunisienne.

 Les deux protagonistes se rejettent mutuellement l’échec de cette rencontre orageuse qui a dégénéré en une confrontation qui n’était certainement pas voulue, du moins dans sa forme verbale violente et dont la responsabilité incombe principalement à Habib Bourguiba. Salah Ben Youssef était pourtant disposé à écouter les propositions de Habib Bourguiba. Aucun d’eux n’a voulu faire le moindre effort ni la moindre concession. Ce bras de fer n’a duré que quelques minutes. La fracture est définitivement consommée.

 Jugeant que Salah Ben Youssef était définitivement irrécupérable, c’est probablement après cette rencontre houleuse que la décision de liquider physiquement Salah Ben Youssef fut décidée. Salah Ben Youssef était loin de se douter qu’il lui restait moins de six mois à vivre.

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L’ordre d’assassinat

 Certaines sources publiées et jamais démenties avancent que les protagonistes du projet d’élimination physique de Ben Youssef furent Bourguiba en personne, son épouse Wassila, Mohamed Masmoudi, Hassen Belkodja, Tayeb Mhiri, ainsi que l’inévitable Béchir Zarg Layoun »

 (…)

 « Tayeb Mhiri, Ministre de l’intérieur fut chargé de prospecter et de superviser les différentes possibilités de la liquidation de Salah Ben Youssef. »

 Au détriment de la chronologie, signalons que depuis des années les services spéciaux tunisiens cherchaient à surveiller de prés l’activité de Salah Ben Youssef pour connaître son programme afin de mieux le contrecarrer. A cette époque, il n’était pas encore question de son élimination physique. L’opportunité de l’infiltrer se présente en octobre 1958 , lorsqu’un sympathisant de Salah Ben Youssef installé à Helsinki en Finlande du nom de Mohamed Rezgui fut engagé par Tayeb Mhiri pour jouer la taupe auprès de Salah Ben Youssef, le sonder sur ses projets et intentions et l’en informer personnellement. Bien entendu, c’est Tayeb Mhiri, Ministre de l’intérieur depuis le premier gouvernement de l’indépendance le 14 avril 1956, qui fut chargé de prospecter et de superviser les différentes possibilités de la liquidation de Salah Ben Youssef.

 (…)

 Ayant reçu le feu vert pour passer à la phase cruciale de l’assassinat, Tayeb Mhiri, en bon professionnel soucieux d’éviter une implication directe de l’Etat dans cette entreprise hasardeuse, sollicite la contribution de deux personnages indéfectiblement liés à la personne du président Habib Bourguiba. Hassan Ben Abdelaziz et Béchir Zarg Layoun [proche parent avec des liens familiaux étroits de Salah Ben Youssef ] vont l’aider à recruter, le moment venu, des hommes de main sûrs, capables d’appliquer les directives avec détermination.

 (..)

 Plusieurs Rendez-vous sont pris en Europe, mais Salah Ben Youssef, prudent, se décommande chaque fois à la dernière minute. Par contre, Bechir Zarg Layoun refuse tout rendez-vous au Caire et au Liban. Finalement, d’un commun accord, le choix des rencontres se fixe sur Francfort en Allemagne fédérale.

 (..)

 « Ceux qui étaient impliqués directement sur le terrain dans l’assassinat de Salah Ben Youssef»

 Des activistes proches de Bechir Zarg Layoubn et d’Abdelaziz Ouerdani furent briefés et préparés pour cette sinistre besogne. Ceux qui étaient impliqués directement sur le terrain dans cet assassinat sont Tayeb Mhiri, Béchir Zarg Layoun, Abdelaziz Ouérdani, Mohamed Rezgui, Sadok Ben Hamza, Mohamed Ouérdani, Abdallah Ben Mabrouk et Hmida Ben Tarbout (19 ans) neveu de Béchir Zarg Layoun, étudiant à Hambourg qui servait d’interprète. D’autres étaient dans le secret et suivaient de loin les péripéties de ce traquenard à épisodes.

 Dotés d’un pistolet 7.65mm muni d’un silencieux, Mohamed Ouerdani et Abdallah Ben Mabrouk avec de vrais-faux passeports s’envolerent pour francfort où les attendait Mohamed Rezgui. Ce dernier telephone à salah Ben Youssef qui échange avec lui des propos sans intérêt. Salah Ben Youssef semble gêné et surtout ne prononce pas le mot de passe convenu qui aurait permis d’entrer dans le vif du sujet et de fixer une rencontre avec les supposés officiers.

(…)

 Tayeb Mhiri et Béchir Zarg Layoun n’arrivant pas à cerner objectivement les motifs de l’échec de cette première rencontre décident d’attendre et de ne pas brusquer les choses en recommandant à Mohamed Rezgui de ne pas prendre contact, pour l’instant, avec Salah Ben Youssef qui ne se manifeste pas non plus, ce qui augmente l’inquiétude du groupe de Tunis.

 De plus en plus, inquiet, Tayeb Mhiri tente le tout pour le tout en recommandant à Mohamed Rezgui de relancer prudemment Salah Ben Youssef par téléphone, pour tenter de découvrir les raisons de son attitude inquiétante.

 (…)

 « Bien entendu Habib Bourguiba était au courant ».

 Moins de 20 jours après la fin de la bataille de Bizerte, profitant de l’euphorie patriotique des Tunisiens et de la mobilisation de tout le pays, ainsi que des graves dissensions au sein des instances dirigeantes de la révolution algérienne, Habib Bourguiba, réconcilié avec le rais égyptien Jamal Abdel Nasser, juge que le moment était propice pour se débarrasser de son principal rival politique.

 La prochaine tentative fut fixée au 12 août 1961. Bien entendu Habib Bourguiba était au courant.

 (…)

 Les meurtriers envoyés par Tunis s’embarquent à destination de l’Allemagne en compagnie de Béchir Zarg Layoun qui descend à l’escale de Rome. Hmida Ben Tarbout, l’étudiant de Hambourg, qui parle l’allemand, réserve pour eux une chambre d’hôtel et les accueille ensuite, en compagnie de Mohamed Rezgui, à l’aéroport de Francfort.

 Le lendemain, samedi 12 août 1961, Salah Ben Youssef se prépare à prendre l’avion, le jour même, en début de soirée, pour se rendre en Guinée Conakry, invité par son ami le Président Ahmed Sékou Touré pour participer, en tant qu’observateur, au congrès du Parti Démocratique de Guinée. Il dîne dans sa chambre d’hôtel, en compagnie de sa femme Soufia (37 ans), lorsque le téléphone sonne. Salah ben Youssef décroche et discute cordialement en dialecte tunisien avec ses interlocuteurs qui l’informent qu’ils ont des nouvelles de Bizerte. Etait-ce le mot de passe convenu ? Il paraissait ne pas s’attendre à cet appel téléphonique du moins pour cette journée du 12 août 1961. Il demande à sa femme de l’accompagner, plus tôt que prévu, à l’aéroport de Francfort, car il devait rencontrer, auparavant, des compatriotes.

 « Salah Ben Youssef se dirige vers l’hôtel où il sera assassiné »

 Salah Ben Youssef évitait d’impliquer sa femme, sensible et vulnérable, dans ses affaires politiques. C’est en taxi qu’ils se rendent à Francfort. Salah Ben Youssef demande à son épouse de l’attendre, avec sa valise, dans un café de la rue Kaiser Strasse et se dirige vers l’hôtel Royal, situé dans la même rue, proche de la gare centrale, comme l’avait recommandé Salah Ben Youssef dans une précédente lettre à Mohamed Rezgui.

 Salah Ben Youssef est accueilli chaleureusement dans le hall de l’hôtel par deux personnes, vraisemblablement Abdallah Ben Mabrouk et Mohamed Ouerdani. Avant la rencontre, Mohamed Rezgui et Hmida Ben Tarbout s’éclipsent discrètement. Le portier de l’hôtel témoignera, par la suite, que les trois hommes semblaient fort bien se connaître.

 Salah Ben Youssef les informe qu’il doit prendre l’avion pour Conakry et s’empresse de leur demander d’exposer leur plan pour materialiser le projet de Coup d’Etat, tout en les invitant à prendre place dans un coin du salon. Mais les deux visiteurs objectent qu’ils ne pouvaient discuter de cette question, grave et secrète, dans la salle d’attente de l’hôtel. Il accepte, sans tergiverser, de monter avec eux dans leur chambre.

Salah Ben Youssef, d’habitude si méfiant, avait apparemment confiance en ces personnes qu’il rejoint sur un simple coup de téléphone, sans prendre aucune précaution.

 « Il était 16h30 quand ils l’ont assassiné avec un pistolet, calibre 7.65mm, muni d’un silencieux ».

 Aussitôt dans la chambre, Ben Youssef est invité à prendre place dans un fauteuil. L’un d’eux entre machinalement dans la salle de bain et resurgit presque instantanément derrière Salah Ben Youssef, en brandissant un pistolet, calibre 7.65mm, muni d’un silencieux. Il tire à bout portant, une seule balle, sur le coté latéral de l’occiput dans la nuque de Salah Ben Youssef qui s’affale inconscient la tête renversée vers l’arrière.

 Les deux individus quittent l’hôtel , calmement, vers 17h disant au concierge : « nous revenons bientôt », en s’éclipsant par la sortie secondaire de l’hôtel donnant sur la Taunusstrase.

 Vers 19h30, au bout de trois heures d’attente environ au café, Madame Ben Youssef, intriguée par ce retard anormal, s’inquiète. en effet, son époux venait de manquer son avion pour la Guinée. C’est à ce moment que Soufia Ben Youssef se présente à la réception de l’hôtel royal pour s’enquérir des tunisiens qui logeaient dans l’établissement.

 Le concierge qui n’était plus le même que celui qui était de service à 16h30, l’informe qu’ils étaient sortis. Elle insista, il appelle, en vain, la chambre par le téléphone intérieur. Madame Soufia retourne au café, personne n’était venu demander.

 « Sa femme crie : ambulance, ambulance, elle hurle sa détresse. Salah Ben Youssef, toujours dans son fauteuil, la tête penchée vers l’arrière, était couvert de sang »

 De plus en plus inquiète, elle revient vers l’hôtel dans un état fébrile. Devant l’insistance et la nervosité mal contenue de madame Soufia Ben Youssef, l’un des deux réceptionnistes s’empare de la clé et monte à l’étage, croyant apaiser ainsi l’inquiétude et les soupçons de plus en plus grands de l’épouse bouleversée.

 L’employé de l’hôtel redescend rapidement et avec un flegme étonnant de la part de quelqu’un qui vient de voir un homme baignant dans son sang, demande à madame Soufia Ben Youssef de se rendre, elle-même, dans la chambre.

 La clé était dans la serrure, la porte entrouverte, que madame Ben Youssef pousse avec précaution.

 Un spectacle macabre, horrible, s’offre à ses yeux. Effrayée, elle crie : ambulance, ambulance, elle hurle sa détresse. Salah Ben Youssef, toujours dans son fauteuil, la tête penchée vers l’arrière, était couvert de sang. Tout en criant …Salah…Salah ! Terrassée par la douleur, ne sachant quoi faire, madame Ben Youssef, dans son affolement se hâte, par instinct, d’obstruer avec ses mains les deux trous béants laissés par l’unique balle, pensant ainsi, pouvoir arrêter l’hémorragie. inondant le sol, le sang suintait depuis au moins trois heures.

 « Dans le coma, Salah Ben Youssef respirait encore »

 Dans le coma, Salah Ben Youssef respirait encore avec des râles lugubres, rauques. L’ambulance l’emmena rapidement à l’hôpital universitaire de Francfort où il sera opéré. Il y décède quatre heures plus tard, vers 22h45, sans avoir repris connaissance. Il a survécu durant plus de six heures à sa grave blessure. Il était âgé de 53 ans.

 Madame Ben Youssef fut emmenée, avec le jeune libanais, à la préfecture de police pour l’enquête préliminaire. Aux environs de minuit, une femme âgée parlant le français, vient la réconforter en lui disant avec compassion : « madame soyez courageuse, il est mort ».

 La jeune femme, seule, désemparée, en pays étranger, ne parlant pas l’Allemand, fait face à l’adversité avec beaucoup de courage. Elle vient de perdre son époux , d’une façon tragique, après 23 ans de mariage.

 (..)

 « Dans son bureau ministériel de l’avenue Bourguiba, Tayeb Mhiri [ Le Ministre de l’intérieur] grillant cigarette sur cigarette, attend avec impatience des nouvelles de ses protégés »

 De Zurich, les deux tueurs Abdallah Ben Mabrouk et Mohamed Ouérdani, prennent la première correspondance pour Rome où les attendait le coordinateur Béchir Zarg Layoun qui leur remet d’autres passeports avec de nouveaux noms et deux billets pour Tunis.

 Tayeb Mhiri, [ ministre de l’intérieur] dans son bureau ministériel de l’avenue Bourguiba, grillant cigarette sur cigarette, attend avec impatience des nouvelles de ses protégés. En début de soirée la ligne téléphonique directe sonne. Une voix certifie l’accomplissement de la mission.

 (..)

 « Le mystérieux dossier avec dessus une simple inscription : Salah Ben Youssef ».

 En 1965, quatre années après ce drame, Tayeb Mhiri, ministre de l’intérieur dans le premier gouvernement de Bourguiba depuis avril 1956, décède des suites d’une longue maladie.

 Des hauts responsables dont le nouveau ministre de l’intérieur Beji Caid Essebsi et Mohamed Sayah, furent chargés d’ouvrir le coffre fort se trouvant dans le bureau de feu Tayeb Mhiri afin d’y établir un inventaire. Entre autres documents, il y avait un dossier avec dessus une simple inscription : Salah Ben Youssef.

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