PERSPECTIVES: LA NAISSANCE DE L’EXTRÊME GAUCHE EN TUNISE

Le Groupe d’Etudes et d’Action Socialiste Tunisien (GEAST)ou PERSPECTIVES

 

[Durant] les années soixante, la jeunesse du monde fait brutalement irruption dans l’arène politique. Dans les pays de ce qui constituait alors le tiers monde, la génération précédente s’était consacrée à la lutte contre la domination coloniale. Les enfants du Mai 68 mondial vivront, eux, l’ère des désillusions, en désertant le champ politique ou en se laissant séduire par les sirènes identitaires ou religieuses. Entre les deux, les militants des années soixante et soixante-dix, à la fois solidement enracinés dans leur terroir et résolument internationalistes, auront voulu faire la révolution.

En Tunisie, le Groupe d’Etudes et d’Action Socialiste Tunisien (GEAST), créé à Paris au début des années soixante et plus connu sous le nom de Perspectives –qui fut le titre de sa revue- incarne l’extrême gauche de l’époque. A partir de 1968, la terrible répression qui s’abat sur le mouvement fait entrer ses dirigeants et nombre de ses militants dans le long tunnel de la prison, qui durera plus de dix ans pour certains d’entre eux. De leur expérience à la fois exaltante et amère,  ses membres auront gardé le sens de l’engagement et beaucoup d’entre eux se muent, dans les décennies suivantes, en militants des droits humains. Dans les pays du Sud qui n’ont pas connu depuis les indépendances que des régimes autoritaires, c’est une autre façon, toute aussi essentielle, de faire la politique.

Le groupe des anciens de Perspectives sort de la prison le 3 août 1979, après pratiquement une décennie de détention durant laquelle la Tunisie a connu d’importantes évolutions. Elle a changé de cap économique avec l’échec de l’expérience socialisante d’Ahmed Ben Salah et l’ouverture économique pratiquée par le gouvernement de Hedi Nouira. Elle a connu un enrichissement incontestable qui a permis l’émergence d’une vraie classe moyenne. Une population ouvrière plus éduquée et plus féminisée a fait son apparition avec le spectaculaire développement de l’industrie manufacturière.

Parallèlement à ces transformations, le paysage politique s’est recomposé. L’extrême gauche révolutionnaire a été marginalisée, comme partout ailleurs dans le monde, tandis qu’apparaissaient deux nouveaux acteurs : une société civile militant pour une démocratisation de la vie politique et u mouvement islamiste qui monte en puissance. A la fin des années soixante-dix, se rencontrent ainsi au sein d’une nouvelle institution, la Ligue tunisienne des Droits de l’Homme (LTDH)- créée en mai 1977- plusieurs générations.

Générations biologiques bien sur, mais aussi générations de militants, gens venus d’horizons politiques différents. On y trouve des transfuges du parti unique (Le Néo-Destour rebaptisé PSD de Bourguiba, devenu plus tard le RCD) qui se sont séparés du régime sur la question des libertés fondamentales, d’anciens communistes, d’anciens gauchistes. Tout ce monde se rencontre sur quelques idées –forces : démocratie, droits humains, liberté d’expression, pluralisme politique. De fait, le passage des intellectuels de la première génération de perspectives de l’activisme révolutionnaire à la défense de l’idéal démocratique et des droits humains qui lui sont attachés s’inscrit dans un  mouvement qui dépasse le cadre tunisien. Mais si le reflux des idéologies révolutionnaires est un phénomène mondial, il s’accompagne, dans le monde arabe, de la montée en puissance des mouvements se réclamant de l’islam politique.

Parcours d’un membre de Perspectives (Ahmed Othmani)

 Avec des camarades de plusieurs établissements scolaires de Tunis, filles et garçons confondus, nous avons créé un cercle de réflexion philosophique qui a été mon premier noyau intellectuel. A l’époque, nous n’abordions pas directement les questions politiques, mais nous étions animés par une nette volonté de refuser la mainmise de l’organisation de la jeunesse destourienne, déjà toute puissante. Presque tous les membres de ce cercle ont d’ailleurs gardé, leur vie durant, une certaine autonomie par rapport au pouvoir et ne se sont pas laissé embrigader par le parti unique.

L’entrée en politique

L’université, où j’entre en 1965  (à l’âge de 22 ans) était à l’époque le théâtre de grands débats publics. On discutait du pouvoir, de la démocratie, des inégalités sociales, de l’impérialisme. En manifestant notre soutien à la lutte es Vietnamiens contre les Etats-Unis, nous affrontions Bourguiba, qui s’était résolument placé du coté américain. Le Vietnam représentait pour le mouvement étudiant, dont je devins vite l’un des porte-parole, un des principaux symboles de la lutte anti-imperialiste, avec Cuba. Nous suivions de prés l’émergence des panthères noires américaines comme les sit-in contre la guerre du Vietnam à l’université de  Berkley. Tout ce qui se passait dans le monde nous passionnait, et l’on peut dire que la jeunesse tunisienne de gauche était « mondialisée », pour reprendre une expression bien actuelle. C’est à cette époque que j’adhère au GEAST, qui incarnait le mieux mes aspirations.

Un des événements les plus importants de cette période a été la guerre Israélo-arabe de juin 1967, qui a représenté un moment très fort de l’histoire de la gauche tunisienne. Au premier jour de la guerre, elle a en effet été confrontée à un début de pogrom à Tunis dans l’après-midi du 5 juin. Nous, les militants de gauche, qui manifestions pour la Palestine, avons été les seuls à tenter d’empêcher le dérapage antijuif de la manifestation, pendant que la police laissait faire. Ma génération a pourtant été littéralement bercée par la guerre des ondes qui faisait rage depuis 1956 entre Bourguiba et le Nassérisme triomphant. Or, le Nassérisme était, à l’époque, rangé parmi les hauts faits de la lutte anti-impérialiste et nous condamnions, quant à nous, l’alignement de Bourguiba sur les positions americaines. Mais nous n’étions pas, pour autant séduits par la rhétorique arabiste de Nasser. Notre double adhésion au marxisme et au modernisme bourguibien a beaucoup joué dans cette réserve. Nasser, en revanche, était très proche de l’Union Soviétique que nous commencions déjà à critiquer.

Nous nous sentions plus proches des Chinois que des Soviétiques. Nous lisions Althusser. Adhérer aux thèses chinoises équivalait, pour nous, à un retour à la pureté de la pensée marxienne. Nous nous sommes donc naturellement situés dans le courant étudiant international anti-orthodoxe, qui se croyait anticonformiste et luttait contre le détournement de Marx et du premier Lénine par l’URSS. Nous débattions aussi beaucoup du rôle du prolétariat dans les pays du sud. En fait, les révolutions dont nous nous sentions le plus proches étaient celles qui avaient eu lien dans le Sud, de la Chine à Cuba. Nous admirions le marocain Mahdi Ben Barka et nous lisions la revue algérienne Révolution Africaine, dirigée jusqu’en 1965 par Mohamed Harbi. Nous suivions ceux qui, comme Che Guevara, portaient des aspirations nouvelles.

Militants internationalistes, nous ne sommes donc pas allés chercher nos maîtres à penser chez les théoriciens du nationalisme arabe. La défaite de Nasser en 1967 nous a convaincus que nous avions eu raison. Quand les populations arabes sont descendues dans la rue pour lui demander de demeurer au pouvoir, nous sommes restés froids. Et dés avant cette date, nos divergences avec nos condisciples influencés par le nationalisme arabe n’avaient cessé de s’approfondir. C’est en 1967 que nous avons publié notre fameuse «brochure jaune » sur la question palestinienne.

La rédaction de cette brochure  a représenté un moment important de notre réflexion. Sur la question palestinienne, nous nous sommes en fait retrouvés sur les mêmes positions que celles  que Bourguiba affichait en 1965, en affirmant qu’il fallait créer deux Etats dans l’ex- Palestine mandataire Nous sommes allés jusqu’au bout de notre internationalisme en reconnaissant l’existence de deux nationalismes en Palestine et en prônant le partage, sans craindre de nous faire traiter de pro-sionistes, ce qui fut le cas. Pourtant en 1966, perspectives avait été le premier mouvement tunisien à publier les thèses du Fatah de 1965. Mais nous nous sommes toujours démarqués d’un  nationalisme qui faisait du combat palestinien un combat arabe, alors que nous le considérions comme une lutte de libération nationale. Avec le recul, je pense que si nous avons osé aller plus loin que les autres, c’est du fait de la jeunesse de notre mouvement. Nous n’avions pas de passé à assumer, pas de comptes à rendre aux conformismes de droite ou de gauche. Notre groupe, qui réunissait des gens venus de milieux différents, avec des histoires et des itinéraires personnels différents, s’est politiquement et idéologiquement consolidé en se positionnant contre les conformismes.

Sur le plan intérieur, nous n’avons pas hésité non plus, à l’époque, à prendre position contre la reforme agraire autoritaire d’Ahmed Ben Salah, qui se traduisait par une collectivisation forcée, alors que les communistes s’y étaient ralliés. Nous avions d’ailleurs consacré une brochure à la critique de cette expérience.

Une autre brochure avait pour sujet la question de la nature de l’Etat. Notre adhésion au principe de la dictature du prolétariat a certes aujourd’hui des relents totalitaires, mais nous posions alors de vraies questions, même si c’était dans le langage de l’époque. En fait, nous avons été les auteurs d’un début de théorisation tunisienne des grands problèmes de ce temps là. Là où nous étions un peu schizophrènes, c’est que nous dénoncions la dictature du parti unique tunisien tout en prônant la dictature du prolétariat comme projet révolutionnaire.

En réalité, il y avait, sur cette question, plusieurs courants au sein du GEAST. Beaucoup d’entre nous ont été très influencés par la pensée maoïsme. D’autres ont été plus pragmatiques et ont axé leur réflexion sur la question de la démocratie. Nous nous opposions aux destouriens sur les questions de la liberté d’expression, de la dictature du parti unique, de la démocratie. Mais nous partagions aussi les thèses du Lénine de Que Faire ?

Si nos discussions politiques étaient vives, nous n’évoquions pas beaucoup, en revanche, les questions de société. C’est que la Tunisie était un pays profondément travaillé par le modernisme de Bourguiba. Il faut se souvenir de ses interventions hebdomadaires à la radio où il parlait aux tunisiens comme un maître d’école, où il se mettait à leur portée en employant un langage populaire dans lequel il faisait passer les idées de modernité. C’est ce Bourguiba-là qui enjoignait de ne pas jeûner pour mener le grand combat du développement, qui se désaltérait en public en pleine journée de ramadan. c’est lui qui a fait de notre pays le seul pays arabe, jusqu’à présent, à avoir aboli par la loi la polygamie et la répudiation et donné un certain nombre de droits aux femmes.

Notre groupe était socialement, ethniquement et religieusement complètement mixte. Même si beaucoup d’entre nous  avaient des origines modestes, la plupart étaient des citadins et des intellectuels. Nous n’avions  en fait rien à dire sur les questions de société. Bourguiba nous dépossédait de ce combat, mais de façon positive : nous étions en symbiose avec lui. Nous étions également en plein accord avec sa politique éducative qui a révolutionné la Tunisie. Nous nous sentions donc à l’aise dans un pays où, en matière sociétale, la pensée dominante était progressiste.

Les discussions culturelles, les débats d’idées faisaient en revanche partie de notre quotidien. Avec jean Pierre Darmon, historien de l’antiquité et plus tard membre fondateur de la section française d’Amnesty international, nous discutions d’Athènes et de la démocratie. Jean Gattegno, angliciste et syndicaliste chez qui j’ai été hébergé plusieurs mois, nous apportait son ouverture sur les questions syndicales, la littérature et la musique. Le séjour en Tunisie de Michel Foucault de 1966 à 1968 nous a également marqués. Non seulement il enseignait à l’université de Tunis où il était professeur, mais il faisait une fois par semaine une conférence publique dans un grand amphithéâtre de l’université où il fallait venir très tôt pour trouver une place. Il était proche de nous : en 1967, pendant les manifestations contre la visite à Tunis du vice-président des Etats-Unis, Hubert Humphrey, c’était chez lui que je m’étais caché car j’étais l’un des leaders étudiants recherchés par la police. Il a, par la suite, été témoin à notre procès, en septembre 1968. Ou plus exactement, il a déposé une demande de témoignage en ma faveur, que les juges n’ont pas voulu prendre en compte. Nous tirions nos tracts dans sa maison de Sidi Bou Said. A la suite de notre procès, il n’a pas renouvelé son contra et a quitté la Tunisie. C’est dans cette expérience qu’il faut chercher une des racines de l’intérêt de Foucault pour la détention et pour la condition carcérale.

De l’engagement à la répression

Notre génération, communistes et bâathistes compris, a marqué à sa façon la Tunisie. Les années 1966-1968 ont vu l’apogée du mouvement étudiant anti-imperialiste mondial, avec une forte tendance à une radicalisation idéologiquement liée à la critique du «révisionnisme » soviétique –des intellectuels aussi éminents que Sartre n’y ont pas échappé. Cette radicalisation a trouvé en Tunisie un large écho dans le mouvement étudiant et, en son sein, le groupe le plus radical de perspectives a fait valoir ses positions. Cela dit, au moment de la répression, nous nous sommes tous retrouvés derrière les barreaux, quelles qu’aient été nos  divergences.

Cette génération à l’évidence était en avance sur sa société en croyant pouvoir assumer la rupture entre l’ancien et le nouveau.  La fin des années soixante, en outre, la société tunisienne s’est retrouvée confrontée à d’immenses problèmes nés de la politique de collectivisation forcée. Dans ce contexte, la réflexion et la contestation de notre petit groupe ont trouvé un immense écho. E pouvoir s’est senti réellement menacé, car nous lui opposions un projet- qui peut paraître totalement fantaisiste ou ridicule aujourd’hui- aux antipodes du sien. La radicalité de notre opposition était vue par beaucoup comme seule capable de stopper ses dérives. Nous représentions quelque chose de totalement diffèrent, qui remettait en cause le régime lui-même.

Je me souviens d’une tournée à Jendouba en 1966 où, le soir, je discutais avec des dizaines de paysans coopérateurs qui parlaient de la façon dont ils auraient pu créer eux-mêmes des coopératives utiles, au lieu d’être forcés à une collectivisation qu’ils ne voulaient pas. Paradoxalement, le pouvoir nous a aidés : en prenant peur et en nous surestimant, i nous a fait connaître davantage. Il a attribué à notre mouvance une influence que, sans aucun doute, elle n’avait pas. Ainsi, la position d’une poignée de militants de gauche réunis au sein de Perspectives a eu un écho beaucoup plus important qu’on aurait pu le prévoir.

En face, le pouvoir se lançait lui aussi dans une fuite en avant vers le prétendu socialisme qu’il voulait mettre en place, et qui s’est traduite par une accélération de la collectivisation. Le parti unique avait perdu beaucoup de sa légitimité, après que le régime eut réprimé avec une extrême brutalité les auteurs et les complices du Coup d’Etat de 1962 (le 12 août 1961, Salah Ben Youssef, qui ne cessait, de son exil au Caire, ‘appeler les tunisiens à la révolte contre Bourguiba, est assassiné à Francfort par des envoyés du chef de l’Etat tunisien. Mais le carnage de la bataille de Bizerte (juillet 1961), puis l’élimination de celui qui fut longtemps le numéro deux du Néo-Destour, ont accentué l’hostilité d’une partie de l’armée vis-à-vis du pouvoir bourguibien. Un complot militaire est éventé en  décembre 1962, et la plupart de ses instigateurs sont exécutés en janvier 1963).

En faisant, à cette occasion, exécuter des hommes qui avaient été des symboles de la lutte pour l’indépendance, mais qui avaient eu le tort d’être youssefistes ou simplement de lui résister, Bourguiba lui-même avait vu son aura s’émousser. La dérive collectiviste avait, par ailleurs, fait perdre, au pouvoir une bonne partie de ses soutiens dans la petite bourgeoisie rurale et commerçante. En 1968, c’était la grande bourgeoisie, avec l’ancien ministre de la justice et de la défense Ahmed Mestiri à sa tête qui rejoint le camp de la contestation.

Dans ce contexte, le mouvement étudiant pouvait représenter un danger. D’autant que notre groupe avait une activité de plus en plus visible. L’un de leaders de perspectives ; Mohamed Ben Jennet, avait été arrêté et condamné aux travaux forcés à la suite des journées de juin 1967. De formation zitounienne et parfaitement arabophone, bon tribun et capable de haranguer les foules étudiants, il avait été perçu par le pouvoir comme un symbole à abattre. Mais ce symbole était devenu mobilisateur, amplifiant l’audience de perspectives au sein du mouvement étudiant.

En 1966, plusieurs leaders de la gauche étudiante avaient aussi été envoyés arbitrairement sous les drapeaux. A partir de 1967, le mouvement étudiant-mobilisé autour des mots d’ordre de démocratie, de liberté d’expression, de liberté syndicale, de lutte contre l’étouffement de toutes les organisations par le parti unique – n’a cessé de monter en puissance, jusqu’aux journées de mars 1968. Tout l’enseignement supérieur était alors paralysé par la grève et le mouvement commençait à toucher les lycées et les écoles. L’agitation était perceptible dans la rue perspectives menait des campagnes d’affichages dans les quartiers populaires. Nous maîtrisions des techniques très simples de reprographie qui nous permettaient de diffuser nos tracts et de noyer des quartiers entiers sous notre littérature : le matin, on retrouvait les autobus couverts de nos affiches. Le fait que nous diffusions nos tracts en arabe dialectal nous rendait encore plus dangereux aux yeux du pouvoir. L’effervescence était à son comble : les militants  de gauche occupaient l’université naissante et les différents institut d’enseignement supérieur. C’est alors que le pouvoir a décidé de frapper.

J’ai d’abord été arrêté le 18 mars, en compagnie d’un camarade, par des membres de la milice du parti, mobilisée pour abattre le mouvement étudiant. Les ouvriers ont également été mobilisés, car l’UGTT, sous la direction de Habib Achour, était alors totalement inféodée au parti unique. En 1972, Habib Achour dépeignait ma femme –Simone Lelouche- comme l’équivalent tunisien de Daniel Cohn- Bendit. Le soir du 18, nous avons été conduits au siège du comité de coordination de Tunis du Néo-Destour, dans le quartier de La Kasbah. Après nous avoir copieusement tabassé, nos agresseurs nous ont jetés, évanouis, dans la rue en pleine nuit. La milice était, à l’époque, coutumière de ce genre de procédés.

Mais notre véritable arrestation  a eu lieu le lendemain, pendant une réunion dans le bureau du doyen. Je faisais en effet partie des dirigeants étudiants qui négociaient avec les autorités universitaires la libération de Ben Jennet et de nos autres camarades arrêtés après lui, et des garanties sur le libre exercice du droit syndical étudiant. Le «mai 68 tunisien » se terminait ainsi deux mois avant de débuter en France.

A commencé alors une nouvelle période marquée par les interrogatoires, les confrontations, la torture, les arrestations de plus en plus nombreuses. La répression est devenue massive, avec des dizaines d’arrestations. pour ce qui me concerne, la période la plus dure a duré deux mois et demi. J’ai d’abord transité par les locaux de la direction de la sûreté du territoire, puis j’ai été transféré au pavillon E de la prison de 9 avril, avec les prisonniers politiques et les condamnés à mort. On me sortait de ma cellule pour m’emmènera la DST ou dans des fermes des environs de Tunis, qui avaient appartenu à des colons et servaient de centre de torture. C’est là qu’on nous torturait dans des caves remplies d’eau. Ce traitement a duré jusqu’à notre procès, en septembre 1968.

Eloge du pluralisme

Il faut remonter aux années de la prison pour comprendre pourquoi et comment nombre de militants de perspectives ont changé de cap politique. Pendant les années soixante-dix, parallèlement aux mutations que connaît notre pays, le GEAST a entamé un processus de radicalisation qui l’ont conduit vers une dérive populiste et un appauvrissement de la pensée. Dans les années soixante, il avait plutôt été un mouvement d’intellectuels produisant de la théorie en tentant d’analyser leur société, mais qui n’avait jamais réellement pénétré les classes populaires. Dans les années soixante-dix en revanche, il est devenu plus revendicatif et plus populaire.

A l’université même, le nouveau contexte était producteur de violence, avec l’apparition d’un groupe d’étudiants préfigurant le mouvement islamiste et dont certains membres, d’ailleurs, sont devenus plus tard des leaders du Mouvement de la Tendance Islamique (MTI). Ces évolutions ont abouti à des divergences de plus en plus profondes entre les militants. Pour finir, ce qui est resté du mouvement est tombé entre les mains de la tendance populiste, objectivement aidée par la répression puisque son noyau intellectuel était en prison. Et c’est en prison que nous avons pris position vis-à-vis de cette dérive qui a abouti à l’éclatement de perspectives et à la naissance du mouvement gaucho- populiste Al Amel tounsi.(titre du journal de perspectives, signifie en arabe, le travailleur tunisien. Né en 1971 en prenant le nom du journal, le mouvement Al Amel Tounsi  rompt avec les membres historiques de perspectives en 1973 et ne cesse de se radicaliser jusqu’’ sa disparition à la fin de années soixante-dix. Plusieurs de ses membres ont créé une nouvelle formation d’extrême gauche, le parti ouvrier des communistes de Tunisie (POCT).

C’est que nos convictions démocratiques et pluralistes s’étaient affirmées au long de nos trois dernières années de prison. Apparu en 1974-1975, le fossé s’était élargi au point que la rupture était consommée quand nous sommes sortis en 1979. Il faut dire qu’en prison les clivages étaient devenus caricaturaux. Je me souviens que, sur les petites radios dont nous disposons, certains du groupe des jeunes – qui sont devenus plus tard des dirigeants du POCT (le parti ouvrier des communistes de Tunisie (POCT).- arrivaient, la nuit à capter Radio Tirana dont ils écoutaient religieusement les âneries . Nous, nous rigolions, ce qui ne manquait pas d’aviver les tensions. Ils étaient communistes tendance albanaise à cent pour cent, alors que nous –le groupe des anciens- en avions fini depuis longtemps avec tout cela. C’est à cette époque que j’ai décidé de ne plus jamais m’investir dans la politique stricto sensu, mais de me battre pour la défense des Droits Humains. Après la rupture idéologique et politique avec Al Amel Tounsi, la première génération e perspectives était donc  intellectuellement prête à rejoindre le mouvement des droits de l’homme dés le milieu des années soixante-dix.

Notre évolution illustre la capacité qu’ont eue les différentes composantes de l’opposition tunisienne à se retrouver, non plus sur des programmes politiques, mais sur la défense plus large des droits humains. La Ligue tunisienne des Droits de l’homme LTDH s’est constituée en 1977 dans une optique de front uni des tendances politiques autour du dénominateur commun des droits de la personne, et non dans une logique partisane. Ont participé à sa création des gens venus d’horizons divers, de notables libéraux de la vieille bourgeoisie urbaine aux intellectuels issus de la gauche. Ce qui est également intéressant, c’est que –de l’intérieur de la prison- les anciens de Perspectives ont immédiatement adhéré à la démarche, tandis que les membres d’Al Amel tounsi ne s y sont pas associés.

Nous avons été six « vieux » Perspectives à soutenir la création de la Ligue tunisienne des Droits de l’Homme (LTDH). Les mêmes se sont retrouvés en 1981, pour dénoncer les procès d’opinion intentés aux islamistes lors de la première vague de répression qui s’est abattue sur eux, tout en réaffirmant leur désaccord total avec cette idéologie. La création de la Ligue tunisienne des Droits de l’Homme LTDH marque en tout cas une date dans la vie politique du pays, dans la mesure où l’apprentissage du compromis fait partie intégrante de la démocratie.

 Notre évolution, s’est, comme ailleurs, accompagnée d’un profond désenchantement. Nous avons perdu, en cheminant, nos illusions de jeunesse. Ce faisant, nous étions en symbiose avec ce qui se passait en Europe. Nous suivions tout ce qui s’écrivait sur les dérives du maoïsme et sur l’évolution des gauches révolutionnaires. Face à une Maria Antonieta Macchiochi qui défendait encore la révolution culturelle chinoise, d’autres écrits dénonçaient ses méfaits et disaient d’autres réalités. Les régimes poststaliniens étaient démonétisés. Nous écoutions de plus en plus les voix de la dissidence des pays de l’Est.

Par ailleurs, le fait que nous n’avons jamais été sensibles aux discours nationalistes ni aux démarches identitaires à facilité notre adhésion à ces valeurs universelles qui sous-tendent le combat pour le droits humains, c’est-à-dire la reconnaissance fondamentale de la liberté de l’être humain et de sa valeur. Tout cela, en définitive, rejoignait notre vieil internationalisme, le sentiment de faire partie d’un mouvement planétaire, d’une humanité plus large que notre horizon local. Cela implique un mode de gestion des rapports humains fondé sur la reconnaissance des droits de tous, tout en tenant compte des particularismes, à condition qu’ils ne tombent pas dans l’exclusion de l’autre.

Livre Sortir de la prison de Ahmed othmani sur la gauche en TunisieSource : pages 5, 9, 27, 29 et suivantes, de Ahmed othmani « Sortir de la prison », Paru le : 30/08/2002. Editions La Découverte.La mise en ligne de ces extraits est faite à titre indicatif. L’achat de l’ouvrage est fortement recommandé

 

Ahmed Othmani (1943 – 2004)

Ancien militant de la gauche des années 60 en Tunisie, Ahmed Othmani est emprisonné en 1968 pour ses convictions politiques. Pendant plus de dix ans (1968-1979), il subit la torture, vit l’isolement, ce qui transforme radicalement ce jeune opposant au régime autoritaire d’Habib Bourguiba. Il poursuit le combat mais en empruntant d’autres voies, celles du militantisme « non-politique ».

Dès sa sortie de prison, Ahmed Othmani entreprend des études d’économie à Paris I, puis dès 1980, travaille pour la défense des Droits humains en rejoignant Amnesty International (AI).

De 1984 à 1989, il est responsable au Secrétariat International (AI) du développement de l’organisation dans le monde arabe.

 Il participe à l’évaluation du travail d’AI et à ses orientations entre 1989 et 1991. Puis il est élu membre du Comité Exécutif International d’AI de 1991 à 1993.

En 1993, il dirige le département d’Education aux droits de l’Homme de la Mission Civile Internationale de l’ONU en Haïti (MICIVIH).

Depuis la création de Penal Reform International (PRI) le 9 novembre 1989, date de la chute du mur de Berlin il en a été le trésorier adjoint et, depuis 1994, le Président.

En outre, il est membre d’autres organisations, notamment l’Institut du Caire pour l’étude des Droits humains (CIHRS) et du Centre International des Etudes sur les prisons (ICPS) à Londres.

Défenseur des droits de l’Homme, il se consacre depuis 1994 à développer l’action de l’ONG internationale, PRI et à la réforme du système de justice pénale et des prisons dans le monde.

 Ses publications :

Répression en Tunisie Publié dans Les Temps Modernes.

 Témoignage de l’intérieur de la prison, avril 1979.

 100 poèmes pour la liberté avec J.P. Darmon pour Amnesty International.

 Édition Le Cherche-midi, 1985.

Droits de l’Homme et Démocratie, L’État du Tiers-Monde Édition La Découverte, 1989.

 Droits et Liberté : des progrès inégaux et souvent contrariés, L’État du Maghreb. Édition La Découverte, 1991.

 Les Mouvements des Droits de l’Homme au Moyen-Orient et Maghreb. Publié dans Les Cahiers de l’Orient, novembre 1990.

Sortir de la prison : un combat pour réformer les systèmes carcéraux dans le monde

Édition La Découverte, 2002.

Livre Sortir de la prison de Ahmed othmani sur la gauche en Tunisie

Sortir de la prison
Un combat pour réformer les systèmes carcéraux dans le monde,
Par Ahmed Othmani et Sophie Bessis

 

Ahmed OTHMANI

Préface de Robert BADINTER. Co-auteur : Sophie BESSIS.   Collection : Cahiers libres .
Parution : août 2002. Prix : 15 €.ISBN : 9782707136992.Nb de pages : 144.

Présentation

Étonnant parcours que celui du Tunisien Ahmed Othmani ! À la tête de l’importante organisation non gouvernementale « Penal Reform International », il est depuis plusieurs années un véritable globe-trotter de l’humanisation des prisons. Cet ancien militant d’extrême gauche, qui a payé ses convictions de plus de dix ans de prison, a appris sous la torture la valeur de la dignité humaine et l’impérieuse nécessité de la défendre en toutes circonstances et en tous lieux. De l’activisme syndical et politique des années soixante à la défense des droits humains universels depuis le début des années quatre-vingt, notamment à Amnesty International, son itinéraire est celui d’une génération. Ceux qui firent le « mai 68 mondial » ont certes abandonné leurs illusions, mais pas la conviction qu’il convient de se battre autrement pour un monde plus humain. C’est dans l’univers fermé des prisons qu’Ahmed Othmani a décidé de mener ce combat. Partout sur la planète, l’organisation qu’il dirige essaye d’introduire le droit dans ce monde inconnu, régi par la peur et la force. De la réforme de la justice à celle des régimes carcéraux dans le monde entier, il nous livre ici un tour d’horizon de ce qu’il faudrait faire pour y parvenir, en mêlant le récit de sa propre expérience à une réflexion globale sur la condition carcérale.


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